…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Carnets de correspondance 1981-2010

mise en ligne : lundi 13 février 2012

7 février 2012

Il y a quelques jours, j’ai lancé le site Carnets de correspondance, sous-titré "Des correspondances fictives avec les Carnets de Notes de Pierre Bergounioux".

Le parti-pris est le suivant : le narrateur des Carnets de notes n’écrit non pas son journal mais des lettres qui nous sont adressées. Y répondre.

Une date, un personnage, une lettre. Voir la page d’explication du site.

C’est un projet que j’avais en tête depuis quelques années, mais sans savoir quelle forme lui donner. Je n’avais écrit que quelques lettres dont je ne suis toujours pas totalement satisfait. Ouvrir le projet à d’autres voix est venu soudain comme la réponse à ce problème : d’autres que moi allaient exploiter cette contrainte d’écriture à leur manière, avec leur personnage et je suis heureux de la manière dont cela se passe car Cécile Portier et Michel Brosseau, qui m’accompagnent moins de deux semaines après l’ouverture du site, ont déjà trouvé chacun leur voix, leur personnage, ("Bien à toi" et "Ton jeune collègue") et cela avec chacun une écriture, une finesse, une sensibilité et un mystère laissant place à des libertés fictionnelles à venir…

Pourquoi ce projet ? Car les Carnets de Notes sont fascinants et je pense que la fascination que l’on peut éprouver à leur lecture tient à cela-même qui ennuie la plupart des détracteurs de ces Carnets : l’infraordinaire à son niveau le plus cruellement prosaïque. Le rien-ne-se-passe que les années rythmées par le calendrier scolaire, les saisons, les habitudes de celui que j’ai pris l’habitude d’appeller "le narrateur" (acheter des livres, aller à la bourse aux minéraux, capturer des insectes, souder…), ces rituels ascétiques, tels qu’ils nous sont transmis. Mais pas seulement ça : la naissance d’une écriture, d’un écrivain, comme malgré lui, dans le même mouvement entamé alors qu’il avait dix-sept ans et qu’il prenait conscience qu’il était possible de prendre conscience. Les Carnets de Notes commencent en décembre 1980, le premier roman sort en 1984, Catherine. On pourrait dire que le journal qui commence n’est pas encore celui d’un écrivain, le diariste lit, lit sans arrêt, et prend note des évènements du quotidien pour qu’ils échappent à l’effacement des années qui ont précédé ces Carnets, car :

il ne subsiste plus, avec l’éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintées grossièrement dans la masse. — Ma 16.12.1980

La progression jusqu’à l’écriture du premier livre et comment il s’écrit, et les suivants, voilà aussi qui peut fasciner, comme cela peut lasser de voir le narrateur se plaindre et dépeindre de noir le monde cela étant, et c’est éclatant en ce journal, une question de point de vue, de choix, fait ici à dix-sept ans, cette manière de plainte d’une condition choisie et assumée, ce paradoxe, qu’illumine parfois la percée des jonquilles.

Voici comment est né mon dialogue intérieur avec ce "narrateur", à mesure que je lisais son journal, volume 1, puis volume 2, et maintenant volume 3 qui est sorti en janvier. Et ce dialogue intérieur, sur des sujets nombreux, pouvant me faire lancer le volume à la travers la pièce, exaspéré et ayant envie de secouer le bonhomme lorsqu’il "roule de noires pensées", ou à l’inverse pouvant me faire refermer doucement les pages sur un hochement de tête de connivence, de réconfort dans la compréhension du monde, partagée, a donné Les Carnets de Correspondance.

Ce dialogue que tout lecteur a plus ou moins avec les personnages d’un roman et ces Carnets de Correspondance sont peut-être là aussi pour suggérer que tout livre n’est pas d’un bloc, on peut l’aimer et le détester tour à tour, la critique littéraire faisant il me semble aujourd’hui principalement l’apologie entière ou le dénigrement complet d’un livre, d’un film, d’une œuvre ; en tous cas dans la critique la plus visible, celle qui porte le plus, étale le plus les gondoles entêtées et leur papier à pilonner, et dont je fais ici une désapprobation entière.

Extrait d’une lettre du 06.07.1989 de "ton jeune collègue", joué par Michel Brosseau :

Je suis heureux que revenir sur les lieux de ton enfance puisse t’être aussi salutaire. Quand chaque retour au contraire me pèse si terriblement... Tu te souviens sans doute de cette conversation que nous avions eue sur Kafka, à propos de la chambre qu’en soi on porte. Chambre trop étroite que la mienne, chambre aux murs où tête se cogne ! Je devrai pourtant passer chez mes parents la semaine prochaine pour déposer mes quelques bricoles une fois vidé l’appartement d’Orsay

Extrait d’une lettre du 03.02.1986 signée "bien à toi", Cécile Portier au clavier :

Et puis, à la nuit tombée, la joie de manger en vitesse un cassoulet en boite pas si bien réchauffé. Puis rejoindre la chambre, le lit si lourd de toutes ces couvertures de lourde laine, et pour y aller, les petits vertiges de nuque en passant d’une pièce à l’autre, dans cet intervalle de temps où l’on éteint la lumière de la pièce qu’on quitte, mais où l’on n’a pas encore actionné l’interrupteur de la pièce dans laquelle on entre.

Si tu ne peux pas tout accueillir de ce que je te redonne là, ne garde que cela, s’il te plait, cette sensation du passage. Cette si dense, si obscure, si douce sensation d’enfance et de devenir.

Maintenant je vais lire tes lettres.

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