…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Monologue

mise en ligne : lundi 18 janvier 2010

Adrien était assis dans le studio d’enregistrement. Il écoutait sortir des hauts-parleur, comme un accouchement difficile, sa voix. A la guitare, des accords sans surprise accompagnaient des rimes attendues. Il avait baissé le son, il baissait toujours le son – et la lumière aussi –, il avait vérifié plusieurs fois que la porte soit bien fermée.

Jusqu’à saturation, il se réécoutait et retravaillait, rabotait, polissait, vernissait, en restant isolé, libéré du monde, sans écho. Le résultat était toujours parfaitement lisse. Il essayait de gommer ce qui était indélébile, il essayait, pendant des nuits entières, que le temps s’écoule à rebours pour revenir au jour où, pour la première fois, il avait posé sa guitare dans cette pièce. Il le voulait pour dire : « non, je suis trop nul, j’arrête là. »

Il appuya sur stop, rembobina la bande.

Record : ce moment fut euphorique. Ce moment fut brisé par la touche play. L’ingénieur du son, le mixer, les musiciens, tous concentrés sur l’écoute de la première fois. Adrien avait préféré fermer les yeux, torturé par le nasillement de sa voix, s’apercevant que ce qui plaisait à ses premiers auditeurs était un certain conformisme qui assurerait un accueil facile auprès du fameux et grand public. Immobile dans la pénombre, Adrien les observait ; mouvements de têtes en rythme, lèvres fredonnant le refrain et même certaines paroles… Dans l’ambiance étouffée du studio, chacun d’eux aurait pu facilement parvenir à ce résultat.

Et puis ce furent les encouragements « très bon Adrien, continues comme ça, ne changes rien ! » Adrien, lui, emmuré dans ce capitonnage, voulait disparaître dans les coins d’ombres, derrière la fumée de sa cigarette, s’encourageait régulièrement en se disant « je chante, c’est mieux que rien, c’est mieux que rien… »

Alors il avait continué. Continué à entendre des douces paroles et des notes charmantes sortir des fils et du matériel. Des musiques soudain concrètes, trop, trop loin d’Adrien, il sentait en lui des son bruts, des mélodies insensées, des chants uniques qui chaque jour se renouvelaient, des chants intérieurs qui le hantaient, des chants de sirènes qui… Des mélodies complexes le caressaient ou l’égratignaient d’harmonie, des griffes traçaient des mesures inédites, arrachant quelques notes à quelques cheveux métalliques… Mais avec la guitare, il ne retrouvait plus les notes, il les mélangeaient, ne les entendait plus. Le rêve était anéanti par ses doigts attaquant les cordes, ou par sa voix qui s’écoulait dehors. Jamais il n’avait pu transmettre ce qu’il avait en lui, tout était filtré et sortait délayé comme autant de vulgaires déjà-entendus. « J’aime ce que tu fais Adrien… » Il gardait tout dedans, répondait par de vagues « merci… Je vais continuer comme ça alors. »

Aujourd’hui les compositions d’Adrien gardent leur étiquette, continuent d’être emballées, et la maison de disque met tout ça en rayon.

04/2001

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