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Apprentissage des lieux communs

mise en ligne : mercredi 7 mars 2012

14 février 2012

Il y a un an ou deux, j’ai vu, sur les étagères "commandes lycées" d’une librairie : Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé.

Aujourd’hui j’apprends qu’un professeur de français donne à lire à ses troisième : Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes.

Dans Le soleil des Scorta rien de bien étonnant ne se passe que nous n’aurions pu deviner sans y avoir mis les pieds, dans cette Italie du sud de la fin du XIXé siècle.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété par la chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. — Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé. Actes Sud, 2004.

Philippe Lançon explique cela :

Tout est ainsi, entre pompe sèche et épique d’Epinal. Les mains sont toujours calleuses ; les regards, perçants ; les sourires, glacés (ou glaçants) ; le coeur, sur la main ; la force sourde, du destin ; les descentes, interminables ; les parois, blanchies par le temps et construites de bric et de broc ; et le tout, hanté. On lit des phrases comme : « La posséder, ne serait-ce qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d’après-midi. » On en lit beaucoup. On en lit trop. On en lit tant qu’on finit par ne plus les voir, comme mithridatisé. Gaudé recueille les survivants, ou les immunisés, visiblement nombreux, avec un sens éprouvé de la construction du récit. — Philippe Lançon, Libération 9/11/2004

Un autre extrait de ce roman goncourisé, tiré d’Evene (car j’ai dû rendre mon exemplaire du livre, malheureusement) qu’un correcteur attentif aurait dû relever :"La chaleur du soleil semblait fendre la terre." Ne croyez pas qu’une telle chaleur avait effectivement fendillé la terre, donnant ce treillis géométrique de boue séchée craquelée ? Non, ici la chaleur faisait pourtant semblant, mais ne fendait pas la terre. Pourquoi ne pas avoir écrit tout simplement que "la chaleur du soleil fendait la terre" ?

Chez Gaudé, les années ont été bénéfiques, si je puis dire, et ses deux derniers ouvrages sentent moins la phrase facile. Et Le soleil était déjà toutefois moins bâclé que ce qui précédait, et ce qui me fait réagir c’est le double effet Goncourt + livre étudié au lycée.

Dans Métaphysique des tubes, après quelques tremblements de terre la première description importante du Japon tombe dans un jardin japonais. Ç’aurait pu être dans une rue commerçante du centre Tokyo, notez-bien qu’il y avait le choix.

À deux ans et demi, dans la province du Kansai, être japonaise consistait à vivre au cœur de la beauté et de l’adoration. Être japonaise consistait à s’empiffrer de fleurs exagérément odorantes du jardin mouillé de pluie, à s’asseoir au bord de l’étang de pierre, à regarder au loin, les montagnes grandes comme l’intérieur de sa poitrine, à prolonger en son cœur le chant mystique du vendeur de patates douces qui traversait le quartier à la tombée du soir. — Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb. Albin Michel, 2000

Ce roman décrit les premières années d’une enfant, les toutes premières années, et tous les clichés sur un enfant qui découvre le monde y sont, il n’y a rien de surprenant, le ton est celui d’une conversation avec de bons mots, une conversation du tac-au-tac, une association d’idées telle qu’elle viendrait au premier abord, le jeu du marabout-bout de ficelle-selle de cheval sans surprise ; j’éprouve quelques difficultés à décrire ce style, qui contient pas mal de tournures entendues dix fois, cent fois, mille (mais où ?). Par exemple, quand le personnage découvre la marche :

Marcher était d’une utilité indéniable. Cela permettait d’avancer en voyant le paysage mieux qu’à quatre pattes. Et qui dit marcher dit courir : courir était cette trouvaille fabuleuse qui rendait possible toutes les évasions.

Plus haut c’était "empiffrer", ici c’est le mot "indéniable", la formule "qui dit marcher dit courir…", le mot "trouvaille" accolé à "fabuleuse" sont immédiatement compréhensibles, déjà lus, déjà entendus voire, surtout peut-être, déjà prononcés par nous, formes prises dans cette culture commune, cette culture pas vraiment choisie, cette langue qui passe par où, comment savoir, par les radios, les télés, les films à succès qu’on ne peut pas ne pas manquer, comme la muzak qu’on entend sans vouloir l’écouter dans les supermarchés, chez le coiffeur, dans les bars, ces stations FM au catalogue extrêmement restreint de musiques formatées dans leur durée et dans leur rythme, des tubes connus depuis vingt ou trente ans, une poignée d’artistes installés qui ressassent des inventions qui ont leur âge et qu’ils ont copié.

Non pas une langue singulière mais une langue commune, interchangeable avec celle d’un autre livre, d’un autre auteur, comme un produit fabriqué en série et dont on retrouve le goût que l’on soit à Tokyo, à Paris, à Londres ou à Rio, un cheeseburger mondialement calibré.

Pas besoin de faire un pas vers le texte pour se l’approprier, tout est mâché là. Une scène à l’opéra est aussi l’occasion de taper du coude dans le coude du lecteur (c’est "l’écrivain de compagnie" dont parle Philippe Lançon dans je ne sais quelle chronique lue voici longtemps dans je ne sais quel magazine, sans doute les Inrocks, et introuvable en ligne) car "l’opéra dura quatre heures, pendant lesquelles il n’arriva strictement rien". Le mot "strictement" est en fait mal choisi puisqu’un moment de cet opéra vient de nous être décrit et le petit-déjeuner évoqué alors dans une comparaison est forcément "traditionnel" :

un spectateur inculte et sincère qui entend du pour la première fois ne peut éprouver qu’un profond malaise, comme l’étranger qui mange pour la première fois l’âpre prune marinée au sel du petit déjeuner traditionnel japonais — page 109
On notera le tour de force du double-cliché sur l’opéra : l’opéra en général, il ne s’y passe strictement rien ; et l’opéra japonais en particulier est incompréhensible, trop japonais sans doute, comme le petit déjeuner traditionnel. Le mot "inculte" aussi, faut-il le prendre, pour qui ignore l’opéra, le théâtre, et le en particulier, comme une insulte ?

Je n’ai rien contre les clichés, et c’est une question qui me travaille : l’écriture du cliché, d’où ma réaction. Le problème que j’ai à lire ceux-là, est qu’ils sont donnés tels quels, sans recul, sans recherche de les comprendre, sans volonté manifeste de se demander pourquoi ce cliché ici, sans être pris dans ce qu’ils sont censés décrire, sans relecture du cliché.

Le roman entend pourtant, paradoxalement, être anti-cliché, par la mise en scène d’un bébé super-intelligent, inquiétant, impossible, mais il échoue à chaque fois à rendre l’impression dite dans une scène, une description, qui nous ferait comprendre, en tant que lecteur, ce qui se passe. Là, rien n’est montré, il nous faut croire sur parole et dans le passage suivant rien d’inquiétant n’est exprimé qui nous permette de nous représenter la scène, la vivre.

Je passais de longues nuits debout, sur mon oreiller, accrochée aux barreaux de mon lit-cage, à regarder fixement mon mère et ma père, comme si j’avais le projet d’écrire sur eux une étude zoologique. Ils en ressentaient un malaise grandissant. Le sérieux de ma contemplation les intimidait au point de leur faire perdre le sommeil. Les parents comprirent que je ne pouvais plus dormir dans leur chambre.

Ce que l’on attend de l’Italie, on le trouve. Pareil pour le Japon. Notez ce "on" que j’emploie. C’est précisément ce "on" contre lequel toute littérature devrait combattre. Le "on" des idées reçues, le "on" nourrit par les images convenues arrivées en masse toutes identiques par des canaux médiatiques et culturels saturés de clichés, tout ce calme sans surprise, cet entertainment, ces divertissements qui font diversion, laissant une langue de pouvoir obscurcir chaque jour un peu plus les issues.

Mais à l’école, après tout pourquoi pas, n’y est-on pas pour apprendre, lire, critiquer, débattre ? Si ? Alors tant mieux, donc ! Je suis parti de cet apprentissage pour glisser dans une critique plus générale et peut-être maintenant me faudrait-il donner des contre-exemples, je peux essayer en restant dans le sujet de ce professeur, "le roman autobiographique" (curieuse dénomination, au passage…)

Avec des mots simples, dirent des sentiments complexes, voici quelques exemples qui évitent l’attendu, qui creusent dans l’enfoui des non-dits… 

Je dormais sur un lit pliant que j’avais mis sous la fenêtre[…] J’avais les yeux ouverts et il faisait complètement noir quand j’ai entendu la minuterie se mettre en marche. Quand ma mère a ouvert la porte, j’ai fermé les yeux. Elle est entrée dans la cuisine et s’est dirigée vers moi sans se cogner aux chaises. Elle m’a demandé si je dormais et je n’ai rien répondu. Je suis resté immobile dans le noir tandis qu’elle tirait une chaise de la table. Elle est restée ainsi plusieurs minutes, simplement assise devant mon lit. J’ai entendu ses mains se frotter entre elles. Après je les ai entendues lisser sa robe. Puis il m’a semblé qu’elle ôtait son chapeau et le posait sur ses genoux. Puis plus rien pendant presque une minute. Et soudain elle m’a dit qu’elle pensait que je ne dormais pas. Ensuite elle a sangloté très doucement, et moi aussi, mais encore plus doucement qu’elle. — La dernière neige, Hubert Mingarelli. Le Seuil, 2000.

Et ici , quoi souligner de remarquable dans ce paragraphe de Marguerite Duras ?

Le bruit de la ville est très fort, dans le souvenir il est le son d’un film mis trop haut, qui assourdit. Je me souviens bien, la chambre est sombre, on ne parle pas, elle est entourée du vacarme continu de la ville, embarquée dans la ville, dans le train de la ville. Il n’y a pas de vitres aux fenêtres, il y a des stores et des persiennes. Sur les stores on voit les ombres des gens qui passent dans le soleil des trottoirs. Ces foules sont toujours énormes. Les ombres sont régulièrement striées par les raies des persiennes. Les claquements des sabots de bois cognent la tête, les voix sont stridentes, le chinois est une langue qui se crie comme j’imagine toujours les langues des déserts, c’est une langue incroyablement étrangère — L’amant, Marguerite Duras. Minuit, 1984.

Créer l’expression "dans le train de la ville" pour décrire le bruit, l’avoir placée après le "vacarme continu" est extrêmement fin, précis, la ville aussitôt se transforme après ces mots en "train", comment ne pas imaginer, voir, sentir, à cet instant de lecture une rame bruyante et bondée, remuante, et effectivement on ne parle pas dans une rame bruyante et bondée, le bruit du train l’en empêche… Tout cela se tient très bien et dire qu’"il n’y pas de vitres aux fenêtres" suffit à conférer à ce lieu, à cette ville, une distance, un éloignement, un extraordinaire, à partir d’une chose aussi simple qu’une fenêtre qui pour nous, lecteur français qui suivons une narratrice française, ne peut être autrement qu’avec une vitre. Et puis la phrase finale qui définit toute langue étrangère en reprenant tout ce qui précède au compte de cette langue là, le chinois. Duras réussit à dire que ce qui caractérise une langue étrangère, c’est qu’elle est étrangère… mais de quelle manière elle parvient à cette démonstration tautologique, voilà l’étonnant car moi je l’ai paraphrasé là d’une manière banale : elle tente de mettre des mots, et y parvient en somme, sur quelque chose d’indicible qui est notre ressentit à l’écoute d’une langue étrangère. Qu’est-ce que cela veut dire d’entendre, partout autour de soi, une langue qui n’est pas la nôtre ? Quelque chose qui est en nous résonne à l’écoute de cet étrange au-dehors : "une langue qui se crie comme j’imagine toujours les langues des déserts" ; après ce paragraphe et cette phrase elle peut écrire, là, un truc aussi banal que "c’est une langue incroyablement étrangère" mais qui me paraît fonctionner de manière étonnante.

Depuis quelques mois, François Bon sur son site trace une Autobiographie des objets, suffit d’aller y voir pour se rendre compte, de la démarche en plus du texte lui-même. Et je préfère coller ici un extrait de Enterrement.

Salle du banquet à midi et la lourdeur de s’y abandonner, qu’est-ce qu’ils attendaient donc pour commencer, ça faisait dix minutes au moins qu’on était assis. Des regards à l’horizontale qui vous passent au-dessus des épaules sans se croiser jamais pour se réfugier ensemble très haut sur les murs. Les mains à plat sur la nappe blanche, et l’étalage sous les yeux : pendant que nous on accomplissait le parcours rituel on préparait ici les charcuteries dans les corbeilles inox et papier imitation dentelle. Et puis j’étais déshabitué de l’air et comment les premières heures cela vous assomme, comme au contraire un retour à la ville laisse l’impression de ne plus rien avoir à respirer, qu’on transpire sans raison, oppressé. Ou bien c’était brutalement le contrecoup du réveil à cinq heures pour le premier métro, la gare Montparnasse froide et le café rapidement pris au zinc en face (la brasserie qui affichait fièrement sur son mur du fond, oublié, le slogan de fer forgé imitation calligraphie : « Nous sommes peuple d’Atlantique »), les quatre heures tassées ensuite du train pourtant rapide jusqu’à Nantes, il ne s’agissait que d’y traverser le quai pour les deux michelines éclairées et chauffées d’avance, queue à queue, une pour Redon, l’autre pour La Roche-sur-Yon. La suite enfin des petites gares dans le début du jour d’hiver : après Clisson et Montaigu l’empilement comme infiniment compressible des noms sur l’identique rectangle peint, la micheline était bien sûr omnibus, croyant chaque fois qu’il ne pouvait plus y avoir une gare de plus et découvrant qu’il fallait s’arrêter encore à Belleville-sur-Vie ou un autre patelin pareil. En tout cas, je ne me serais pas cru le cœur à la boustifaille. J’aurais dû repartir, me forcer à repartir, je pensais, m’en aller dès l’ultime cérémonie finie mais il était midi et demi, tout ça n’avait duré que deux heures à peine et pas de train avant « le » quinze heures trente : le Vintimille-Quimper qui stopperait sa masse énorme une minute à la gare minuscule, traînant jusqu’à Champ-Saint-Père un de ces wagons-couchettes dont les couleurs et les terminaisons de mots mettaient sur le brun-vert une note surprenante, le temps de jeter trois paquets ou que descende un couple de vieilles gens avec une valise : immémoriales silhouettes à casquette levant un signal rouge, long coup de sifflet et le train glissant déjà au ralenti, quelques portes encore ouvertes et un contrôleur s’y penchant. À Champ-Saint-Père j’avais été seul derrière le train à traverser les voies puis la salle d’attente devant le guichet sombre avec les publicités pour des voyages lointains, et sur la petite cour bitumée un taxi attendait pour rien. Du pâté sur les assiettes : foie et campagne, une meule de rillettes. Assortiment pour repas froid, tranches fines de jambon de pays et plus roses celles de jambon blanc avec des cornichons en épis. Et des rillauds, rillons plutôt comme ils disent, voire grillauds, ou grillons : ce ne sont pas des choses qu’on mange en ville, je n’avais plus le goût de ça. Qui est qui, avec qui se met celui-là, ça examine et se recompte. Pas un chuchotement, personne ne cause. Si un couvert qu’on déplace heurte une assiette, la main vite étouffe, et les toux sont vite matées, tandis que le fautif se renfonce dans ses omoplates. Mais des raclements de pieds, des chaises qu’on cogne et le claquement nerveux d’allumettes pour ceux qui se vengent sur la cigarette (ce n’était pas encore passé de mode). L’épreuve est finie on s’abandonne, un relâchement s’établit qu’on partage : ensemble à table c’est quelque chose qu’on sait faire. Quelques-uns debout viennent encore d’entrer, c’est eux qu’on attendait ? Ils n’ont pas de place, engoncés encore dans les cache-col et les pieds soudés dans une même gerbe tandis qu’ils nous surplombent. Le patron arrive derrière eux, torchon pendu à son bras replié et menton rasé posé sur l’immense cheminée de son gros ventre. — Enterrement, François Bon. Verdier 1991, Publie.net 2010.

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