…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Souvenir de rue

mise en ligne : jeudi 23 février 2012

Ma rue d’il y a dix ans, à Clichy-la-Garenne, rue d’Estiennes d’Orves, le matin est bruyante de la rue Martre et du boulevard Jean Jaurès, toutes deux à sens uniques, contraires, l’une l’artère, l’autre la veine de la ville. Je sors de mon immeuble, dont la porte cochère est au centre exact de cette section de rue mesurant cent-sept mètres, comprise entre la veine et l’artère. Je me dirige, à droite, vers le boulevard Jean Jaurès. À l’heure où je pars travailler, le fabricant de miroir de l’autre côté de la rue est déjà ouvert. Grand portail d’usine, bien réveillée à cette heure, qui résonne de reflets. Pendant les quatre ans où je suis sorti de mon immeuble deux cent dix-sept jours par an à cette heure (sauf arrêts maladie) je n’ai assisté à aucun accident de miroir, ni constaté aucune trace d’accident à mes retours le soir. Des miroirs de toutes tailles, portés par des ouvriers, seuls ou à deux, ou à trois selon la longueur des miroirs, des grands miroirs fixés sur les flancs des camionnettes, des miroirs géants portés par des remorques de camions, des miroirs ronds, des miroirs parfaitement carrés, des miroirs courbés, des miroirs pour ascenseurs, des miroirs pour boulangerie, des miroirs pour restaurant, des miroirs pour hall de grand-hôtel, des miroirs pour quoi encore, on se demande : hall de gare, salle d’embarquement d’aéroport, caverne de trolls en Norvège ? Et malgré tous ces passages et ces manœuvres délicates dans une rue de seulement treize mètres de large, avec des voitures garées des deux côtés, malgré l’intérêt que cette rue présente comme pont entre veine et artère pour les voitures, les scooters, les motards, les livreurs, malgré la possibilité, toujours présente, de forcer le passage, de passer où c’est trop étroit et sans visibilité, jamais il n’y eut un seul éclat de miroir pour refléter le ciel et les lampadaires.

Sur mon bout de trottoir, je tourne la tête, mon regard quitte l’usine pour longer la façade de mon immeuble (qui aurait pu, sur une de ses pierres, être gravé de : « 1923 – architectes Louis et Martin »), sur les briques jaunes, non pas rouges comme celles des villages du nord picard de mon enfance, est fixée une gouttière qui tombe du toit et plonge dans le bitume du trottoir par une plaque en fonte au motif quadrillé. Après la gouttière la brique est remplacée par la pierre de taille grise de l’immeuble voisin, dont les fenêtres du rez-de-chaussée sont ornées de colonnes taillées comme on imagine que sont usinés au tour à bois les pions d’un jeu d’échec, des volets métalliques puis la porte cochère du numéro 3 et son digicode, faire attention à une éventuelle sortie précipitée, homme pressé, poussette, les incidents de ce genre furent au cours de ces années plus à craindre que les chutes de miroirs.

Le 1bis est un artifice ajouté entre les immeubles du 3 et du 1, une pièce mal rapportée, une sortie de garage, une seule fenêtre, pas de porte, pas d’étage, rien de plus qu’un rez-de-chaussée mal intégré au P.L.U, et pourtant, quelqu’un vit ici (mais je ne l’ai jamais vérifié).

L’immeuble du 1, sa porte cochère, son digicode, un bloc compteur télécom plastique poussiéreux, deux fenêtres rayées de grilles noires et des plantes derrière qui s’agrippent aux barreaux — qui sait si un jour elles parviendront à les écarter suffisamment pour s’enfuir ; et puis c’est la vitrine du restaurant japonais, ex-chinois, avec l’apéritif offert et -10% à emporter. Je m’apprête à traverser sans regarder : la rue est à sens unique et avec un peu de chance un camion de livraison bloque la circulation.

De l’autre côté de la rue, attendant le vert du feu piéton, cette femme, la cinquantaine, aux longs cheveux blancs, qui marche chaque matin en sens inverse du mien. Je la croise presque tous les matins, jamais au même endroit. C’est peut-être devant l’agence immobilière tenue par le fils de mon propriétaire, devant le supermarché, devant le Mac Do de la place de la mairie (où j’avoue avoir deux ou trois fois petit-déjeuné pour les pancakes et le sirop d’érable et pour cause de frigo et placard vides).

Je regarde quand même à gauche, et même à droite, traverse, la croise, passe devant l’Étoile de Clichy : « cabines téléphoniques, cartes prépayées pour l’étranger, internet, em@il, fax ». C’est l’ex-Étoile de Clichy : « Épicerie des cinq continents », thés, patates douces, bananes plantains, racines de gingembre, pâtes de riz, épices, noix, piments.

Je suis sur le boulevard Jean Jaurès, côté pair sens de circulation. Le 116, brique rouge et pierre de taille, haussmannien, une porte de fer forgé et verre, et près de cette porte sur le mur, une trace de plaque de médecin, ou alors la plaque elle-même si je décris le trajet de ma première année de travail, et sur cette plaque le nom du médecin qui me prescrivit mon premier arrêt de travail, après une semaine de soixante douze heures sur un projet informatique pour Guerlain, dont personne ne garda un bon souvenir, rien que ce mal au dos, mal du bureau, ces trente-trois heures de trop – j’étais stagiaire.

Un autre jour, la femme aux cheveux blancs, je peux la croiser, devant la plaque du médecin, ou passant devant le Bar de l’Avenir, qui aujourd’hui a disparu, mais la rue du même nom persiste à vouloir exister, ou plus loin encore, après la place de la mairie, rue de Neuilly, sous le balcon du kiné barbu qui y fume la pipe tous les jours à huit heures et demi du matin, cela peut-être aussi à la gare, d’où elle vient, où je l’ai croisée un jour, elle descendait du quai vers lequel j’allais. Pendant ces quelques années, à chaque fois que je l’ai croisée, je me suis demandé où elle pouvait travailler. Son âge, sa coiffure non coiffée, simplement ses cheveux blancs en queue de cheval jusqu’au milieu du dos, un pas lent, calme, très droite à toujours regarder loin devant elle. Toujours habillée de noir, en toute saison, portant à l’épaule un sac à main noir plat, presqu’une sacoche, difficile de l’imaginer à quelque poste que ce soit, car difficile de l’imaginer parler : elle se contente de marcher. Elle ne peut pas travailler à l’usine de miroirs car elle serait alors toujours en retard et sa démarche tranquille, presque aérienne (touche-t-elle le sol ?) montre qu’elle est bien sûr à l’heure, pour quelque part.

Le mercredi, tous les étals sont déjà Place du Marché, encore peu de clients mais les conversations entre commerçants jetées d’une travée à l’autre, les couleurs des vêtements, la forte odeur des rouleaux de tissus, les claquements métalliques des derniers stands qui se montent, les prix affichés dans des étoiles orange fluo, les prix absents, les lots par deux, les lots par cinq. Le mercredi il y a un passage assez évident pour traverser la place, mais il est possible de faire des détours, passer devant les CDs à graver, les DVDs pas chers, les jouets en plastique, les vestes en cuir, les gants, les portefeuilles, les parapluies, les casquettes, les poulets frits, les ananas, les parfums plutôt que de longer plus directement les cahiers, feutres et stylos, les pantalons et les vestes, les chemises et les caleçons, les soutiens-gorge et les collants, les croissants et les pains aux céréales en terminant de même par les poulets frits, les ananas, les parfums.

La femme aux cheveux blancs passe de son pas habituel dans le marché, et toujours par le même chemin (l’allée centrale) elle va au même endroit chaque jour, chaque jour au même rythme et un matin je l’ai vue entrer dans un immeuble de ma rue, au numéro 3, elle y a croisé une poussette ce jour-là. C’est un immeuble sans plaque, sans société. Elle rentrait tout simplement chez elle, de son travail de nuit, à l’hôpital peut-être. Et puis un autre jour j’ai pris conscience que je ne la voyais plus depuis des mois, et les jours suivants toujours pas, j’ai pensé qu’elle était en retraite.

Après la place du marché, j’emprunte la rue de Neuilly. Elle a beaucoup changé au cours de ces années. Immeubles détruits puis reconstruits, jardin public nettoyé, réaménagé, la grille d’une maison repeinte, le nouveau logo d’une société, la devanture rénovée d’un restaurant. La rue de Neuilly commence avec, sur le trottoir de droite, un magasin d’électronique et téléphonie, une cordonnerie, un assureur et, sur le trottoir d’en face, mon préféré, cette librairie, restée fermée et à vendre pendant tout le temps que je suis passé devant, c’est-à-dire pendant plus de quatre ans, sans doute était-elle dans cet état depuis plusieurs années déjà. Derrière la vitrine, des livres empilés, des piles renversées, des livres par centaines, des livres par milliers, tous emprisonnés derrière le panonceau de l’agence immobilière et une grille de fer. Pendant toutes ces années pas une revue, pas un livre de poche, rien n’a bougé que la recouvrante poussière : c’était les livres qui disparaissaient, se décomposaient. Aussi, souvent, ce rêve de m’y voir, là, derrière le comptoir, après avoir rouvert la librairie et sauvé les livres.

 

 

*

Texte lu à l’occasion de la soirée de clôture de la résidence d’Anne Savelli à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil, le 22 février 2012.

Premier jet du texte à lire chez Liminaire, le 13 février 2010, c’était à l’occasion d’un atelier d’écriture d’après Paris, musée du XXIe siècle : Le Dixième arrondissement de Thomas Clerc, chez Gallimard, Collection "L’Arbalète", 2007.

1 Message

  • Souvenir de rue 1er avril 2012 11:32, par gilda

    Contente de lire ce texte, que j’avais manqué.

    Pour la librairie je peux un peu dire : de ces établissements aujourd’hui presque tous disparus en même temps que leur tenancier dans lequel lui seul savait s’orienter, déplaçant les piles pour dénicher sous celle qu’il savait, le titre demandé ou bien celui qu’il avait envie de te suggérer. Vieux sorcier ou magicien qu’on allait consulter.
    J’ai dû être cliente, jadis, une fois, impressionnée.
    Puis équipée d’enfants petits et de poussette ne plus jamais pouvoir entrer.
    Ensuite ce fut fermé pour toujours et à jamais - immeuble apparemment promis à la démolition, désormais -.

    Voir en ligne : traces et trajets

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