…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Tortue (extrait)

mise en ligne : vendredi 9 mars 2012

La tortue. Le laborieux édifice se déplace par à-coup, patte à patte. Imaginons que la patte avant-droite se soulève pour agripper le sol un peu plus loin, c’est tout le côté opposé qui semble alors s’effondrer pour que la patte avant-gauche, engriffée dans la terre, pousse, jusqu’à ce que la droite trouve un point où tirer. Elle s’accroche alors et la symétrie est telle que les pattes arrières suivent cette danse, aidant à pousser. Durant toute cette opération, la tortue a gardé le cou extendu à l’extrême, la tête baissée, son bec fend l’air, sa carapace s’engouffre dans la trajectoire pointée. Parfois elle s’arrête, hume l’air environnant, plisse les yeux, ce qui peut signifier que c’est agréable ou au contraire dégoûtant. (L’observateur ne peut le savoir puisque la tortue, son bec dur d’écaille, ne sourit ni ne fait aucune moue). Puis ses pattes aux écailles luisantes reprennent leur rythme quaternaire, emmenant la courbe de son dos mosaïque.

La tortue avance donc ventre à terre, tête baissée, mue par un élan à la fois traction et propulsion, sur le rythme chaloupé de ce jeu de flexion-extension. Inflexible, entêtée, impassible, où va-t-elle ?

Pierre mosaïque, sa carapace est minérale. Par grossissements successifs, elle s’est endurcie, à la manière des rainures d’un tronc d’arbre, à la manière des rides des visages, c’est sur son corps qu’on lit son âge. Chaque carreau de cette faïence râpeuse s’agrandit par le centre, et repousse à ses bords l’ancienne couleur, l’ancienne rugosité. De mois en mois, d’année en année, comme une montagne qui a ridé la vallée de ses crêtes, de fines chaînes montagneuses et géométriques quadrillent la carapace de notre camarade.

Chaque carreau pousse les carreaux voisins. Comme les galaxies, qui toutes s’éloignent les unes des autres, les centres de ces figures géométriques, ces points qui fabriquent la nouvelle carapace, ces générateurs calcaires qui plient, poussent et vieillissent, tous ces centres s’éloignent les uns des autres avec le temps. À chaque instant qui passe, chacun devient un peu plus seul, loin des autres.

Pour le prouver, il y a là, entre ces figures, un infinitésimal effet Doppler à patiemment mesurer, pour qui sait écouter.

À vue d’œil, donc, la tortue grossit, s’élargit, grandit, s’envolumine.

Carapace pesante, courbée sans doute par tant d’efforts d’une vie passée, et tant d’efforts à venir encore.

Sur son chemin, quand elle leur passe dessus, petits cailloux et grosses poussières rayent infimement son ventre, carapace lui aussi. Dans la terre sèche du passage qu’elle s’est choisi d’emprunter, sa queue métronome balaye droite-gauche et laisse un long, si long serpentin.

Si son bec est de pierre, et sa tête d’écaille, son cou est de peau. Une épaisse peau comme un cuir, qui va en s’adoucissant à mesure qu’il s’engouffre sous la carapace. De même la peau de ses pattes, au-dessus des griffes, disparaît finement sous l’écorce de son dos. De même sa queue. Observant cela, on devine alors, sous la carapace, une grande tendresse.

Et ses yeux ? Qu’en dire ? Noirs, pas de blanc, rien que deux pupilles incrustées dans la tête. Qu’est ce sombre univers ? Une seule teinte s’y trouve, l’absence de teinte qui avale toute lumière. Son regard nous fixe et nous fuit en même temps, en regardant au loin à travers nous, tout en ne nous quittant pas. Et ce moment où la paupière se plisse, si doucement, si lentement, puis se relève tout aussi posément, c’est comme une compréhension profonde qui soudain s’échange, comme si la tortue comprenait nos peines et les partageait. Toutes nos peines et celles du monde, passées et à venir, englobées dans cet œil profond.

 
 

février 2012
à ma mère

Mots-clés

corps   temps   mort  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi