…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Brouille

mise en ligne : vendredi 30 mars 2012

29 mars 2012

À force de compter chaque instant —je ne compte pas vraiment— pour en faire quelque chose, je laisse passer le temps que je pourrais consacrer à autre chose que je ne m’apprêtais pas à faire, comme par exemple cesser d’utiliser le verbe faire, mais surtout comme une activité soudaine, prenante, qui fait oublier les décisions, les plans, les buts lointains tracés à coup de rêve, à coup de fatigue, à coup de grandes idées pour le dire vite.

Je passe du temps à chercher, sur Twitter, sur Facebook, dans mes abonnements RSS, un texte, un morceau de langue, une image, un son, quelque chose qui me réveille, me sorte de l’immobilité, me crie d’arrêter de… d’arrêter quoi ? Parfois je lis sans lire, j’écris sans écrire, comme je zappe la télé, comme je dors sans dormir, comme je marche sans marcher, sans regarder où je vais, ni le nom de la rue, ni la direction de l’avenue, ni la couleur du ciel ni les visages que je croise, marcher pour dessiner vu du ciel le tracé newyorkais d’un auteur que j’admirais, tandis que, je le suppose maintenant, en quelque endroit retranché en moi, se passe quelque chose, il doit bien se passer quelque chose dans la matière qu’on dit grise, entre deux zones, blanche, noire, indistincte elle prend la couleur du brouillard derrière lequel il y a des mots, dans une plaine où les sentiers il faut se les tracer un à un avant d’en sortir pour, au couteau, ce brouillard, le trancher, et trouver, par hasard, derrière, dedans, dessous, un mot, le début d’une phrase, la fin d’une autre commencée mais dont je ne savais rien de plus alors, et encore moins ensuite.

Quand je lis je m’épuise à comprendre, à relier, à flotter et quand j’écris je m’épuise à vouloir arrêter cette activité dont le produit, texte qui dessine sous mes yeux, m’apparaît à chaque nouveau mot un peu plus vide, creux, vain, futile, inexprimé. Chaque acte exclut tous les autres, ce qui est insupportable. 

Je lis sur un écran, je tourne toujours la même page, à la recherche de toujours la même chose, comme le brouillard au couteau, il faut creuser dans l’écran tactile et à force de tourner sans fin cette surface lisse que rien n’entame, peut-être qu’un jour il en sortira quelque chose d’autre que, toujours, la page suivante, suivante, suivante.

Alors je regarde par la fenêtre, en me demandant ce qu’en dirait cette feuille-là de l’orme, si son tronc était branché au réseau et pouvait tweeter ou m’envoyer un mail ; mais je n’écoute pas assez, sans doute le dit-elle déjà, cette feuille d’orme, et sa voisine, et cette autre encore, avec leurs ombres qui remuent doucement sur ma table et sur mon écran.

Jean-Philippe Toussaint : "Et je songeais que, finalement, dans la perspective même d’écrire, ne pas écrire est au moins aussi important qu’écrire." — L’urgence et la patience. Minuit, 2012.

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