…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Brindilles, par Louise Imagine.

mise en ligne : jeudi 3 mai 2012

Elle resta ainsi, immobile et silencieuse, sur le pas de la porte, incapable d’avancer. Devant elle, l’immense pièce s’ouvrait, aveuglante tant par sa taille que par le déluge de lumière inondant chaque recoin. Les interminables baies vitrées lui faisant face diffusaient à grand fracas l’éclatante lueur d’un après-midi resplendissant, et dans ce bain éblouissant que décuplait encore le sol blanc et les murs immaculés du salon, se dessinait au travers des vitres impeccables le balancement envoûtant des feuillus du jardin… Quelques meubles à peine, perdus dans la clarté du lieu. Un long canapé en cuir sombre patiné par le temps, posé là au milieu de la pièce et faisant face à la nature, semblant inviter quiconque à venir s’y poser et admirer, tel un tableau impressionniste chaque seconde réinventé, la majestueuse et mouvante beauté du jardin. Sur le mur droit, à côté de la porte menant aux cuisines, une large bibliothèque s’étirant jusqu’au plafond, rayonnages poussiéreux et désertiques, où se perdaient quelques rares livres, échoués face contre le bois épais.
Tout au fond de la pièce à gauche devant l’antique cheminée de marbre, une silhouette sombre, poings serrés plongés dans les poches de son pantalon, carrure large, qu’elle reconnût à la seconde même, bien qu’il se fût écoulé des années depuis leur dernière rencontre. Tignasse ébène aux boucles souples et indisciplinées, tête penchée en avant, probablement perdue dans ses pensées.

Pieds nus, elle avançait, la fraîcheur du carrelage sous ses orteils. Elle avançait avec la sensation déconcertante que le présent se fondait étroitement au passé, ses pas se mêlant à tous ceux de son enfance, là sur le sol blanc mille et une fois arpenté. Elle, courant le rejoindre, furieuse, alors qu’il s’amusait seul dans le jardin, elle, détalant de toute la force de ses petites jambes en grands éclats de rire alors qu’il la poursuivait, elle et lui, silencieux, main dans la main assis religieusement devant l’âtre brûlant et son magique rougeoiement, elle, pleurant à chaudes larmes et ses bras pour la réconforter. Elle à présent, robe rouge flottant tout autour d’elle, cœur rouge battant furieusement de se retrouver ici, avançant sans bruit au travers de cette pièce vide, elle qui avait pourtant juré craché de ne plus revenir. Elle, pieds nus sur le carrelage froid, redevenant simultanément bébé, enfant, adolescente alors que ses souvenirs l’assaillaient, alors que les parois tout autour d’elle paraissaient fondre et s’imprégner tour à tour des tapisseries qui l’avaient vu grandir.
Peut-être ne l’entendit-il pas arriver, en tout cas, il ne fit pas le moindre mouvement…
Elle marcha jusqu’à lui, tenant avec délicatesse entre ses doigts fins les brindilles qu’elle avait méticuleusement collectées avant de venir, elle marcha jusqu’à lui, sans quitter des yeux ses larges épaules, se rapprochant peu à peu et discernant enfin, lorsqu’elle fut suffisamment près, la large cicatrice qui parcourait sa nuque de part en part. Et en un souffle, y posa un baiser.

Puis elle se plaça à son côté droit, leurs épaules parfaitement alignées à près d’un mètre l’une de l’autre. L’esprit désespérément embrumé, il lui semblait maintenant qu’elle avait eu tort de répondre à sa lettre et de venir le rejoindre, tort de renier la promesse qu’elle s’était faite. À présent qu’elle se baissait pour tenter de compléter ce qu’il avait déjà commencé, elle se prit à craindre que sa mémoire ne la lâchât, là, lamentablement, croire qu’il lui serait impossible de se souvenir tant elle avait voulu oublier… Un frisson lui parcourut l’échine et la luminosité environnante n’en brûla que plus intensément ses prunelles. Elle ferma les paupières, tant pour retenir les larmes qui menaçaient de perler que pour plonger profondément en elle, tout au fond, au loin, là-bas où elle avait pourtant juré de ne plus aller. Où vibraient les ténèbres. Comme munis d’une vie propre et autonome, obéissant à un ordre ancestral et sacré, ses doigts assemblèrent les brindilles, l’une après l’autre, avec une dextérité qu’elle croyait évanouie à jamais. Dans le silence lumineux de l’immense pièce, alors que ses lèvres murmuraient Les Paroles Anciennes, l’air ralentit imperceptiblement l’agitation de chacun de ses atomes, le temps lui-même sembla se figer, les feuilles veinées de sève, balancées par la brise, s’immobilisèrent en un frémissement surpris. Plus rien d’autre qu’eux deux ne pouvait bouger.

Le Code enfin reconstitué.

 

Aujourd’hui, Vases Communicants de mai 2012, des mots et des images puisque vous venez de lire un texte de Louise Imagine, accompagné d’une photo que je lui ai envoyé, et bien sûr l’opération inverse, mon texte chez elle avec sa photo (dans laquelle j’avais raté les poules, mot rattrapé ici !)

D’autres photos de Louise Imagine par là.

3 Messages de forum

  • Brindilles, par Louise Imagine. 4 mai 2012 17:37, par Dominique Hasselmann

    Un système de triangulation les avait rapprochés. La cicatrice était aussi intérieure. Les traits de son visage avaient changé : la ressemblance n’était plus que souvenir et le souvenir dissemblance. Le code était égyptien, il sortait d’un musée pillé lors d’une révolution, personne ne réussirait à l’interpréter, hors sa beauté et le parchemin qui l’accompagnait, une sorte de mode d’emploi en caractères qui auraient ravi Champollion.

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

  • Brindilles, par Louise Imagine. 5 mai 2012 07:20, par Xavier

    "L’esprit désespérément embrumé, il lui semblait maintenant qu’elle avait eu tort de répondre à sa lettre et de venir le rejoindre, tort de renier la promesse qu’elle s’était faite."
    J’ai adoré ton texte Louise. Dommage que l’on ne puisse te lire plus souvent. Amitiés. Xavier

    Voir en ligne : Beau

    • Brindilles, par Louise Imagine. 5 mai 2012 13:42, par Louise Imagine

      Merci Xavier, vraiment... tu nous manques aussi :) On vase communique quand tu veux/peux

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