…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Icare, par J.W. Chan

mise en ligne : vendredi 1er juin 2012

Commencer par quoi ?
Et par quel mot
Et d’où partir dans ce qu’il faudrait dire
Et pourquoi ? et à qui s’adresser ?

Ou bien —comme il faudrait avouer pour être libre—, va pour lâcher les chiens du langage, leur donner libre course : vous choses et personnes nommées, vous verbes attelés à la phrase, vous terribles adjectifs à cent nuances, courez et libérez nous

Et voici votre abondance, vos mensonges, et ce manteau de sens dont vous couvrez le monde dans les diverses langues, dont vous ouvrez chaque vallée, à point nommé

Oui d’où partir dans le langage vraiment ?
Et aussi où aller sans lui
Où partir sans se perdre
Sans souiller les choses, sans bavardage : car dire est comme avancer dans un labyrinthe pour y recenser méthodiquement toutes les voies possibles, comme un homme perdu dans un pierrier, qui se destinerait à la géologie des mots

En prenant bien leur sens pour ce qu’il est

Parler serait creuser son propre chemin en usant d’outils prêtés par d’autres.
À la recherche du filon, sans cesse sous la menace d’une explosion de la langue-grisou

Il faut s’en servir des mots
Les aligner
Passer le temps qu’on doit à y flâner, à s’en dépêtrer

Eux nous sauveront de l’impuissance à changer les objets, les villes, le temps, et l’Histoire qui nous traversent
Ce sont nos armes silencieuses, mais il est tard : alors qu’on pénètre en vitesse dans le grand magasin des paroles pour ouvrir placards, tiroirs & portes condamnées
Qu’on les convoque chacun en les éveillant tendrement de leur longue sieste

À la fin il faut bien dire quelque chose, nommer, prendre parole, se prendre au mot, celui que le moment présent suscite, celui qu’on dit en regardant par la fenêtre, en s’approchant d’une affiche, en saisissant un objet dans la poche ; or déjà il se lie à un autre, suscite un troisième né de l’humeur du jour, voici comme il faut dire

Et non ces éléments de langage qui traînent dans les draps où les journalistes cocaïnent avec des hommes politiques
L’antiparole politique : langue couchée morte

Sans aucun style

Ici plutôt on ouvre la bouche et la langue sort, et avec tout ce qui peut traverser à ce moment l’espace mental de celui qui parle, et de celui qui l’entend : tournure des choses, détails luxueux du monde, sentiments, présences ou symboles, et toute cette réalité qui cherche son vocabulaire, voici qu’on entrevoit sa manière d’apparaître instantanément, et cependant il est impossible de rendre tout ceci (je voulais dire cette lumière dorée, le matin calme du paysan, et Icare qui redescend sur terre)

C’est bien ce que fait la parole ; naître des choses regardées et qu’on a mis à rebondir dans le tambour du crâne, puis la voici qui explose au dehors et qui crée à son tour des mots-choses affublés de leur étrange sagesse, venant égayer le pauvre monde, relier les constellations des objets et des idées

Hein, comment ne pas s’intimider de ce beau pouvoir des lèvres ?

Certains disent qu’il faut utiliser son peu de salive à élever des mots, à nourrir d’eau fraîche une petite tribu qu’on dispose sur la page blanche, devenant phrases & paragraphes, nervurant la feuille vierge pour l’offrir aux yeux, au toucher, à l’odorat du lecteur, le forcer presque à ce jeu de quilles avec le souvenir, le remettre au monde

Je suis ici, je n’ai pas quitté le prodigieux spectacle du réel, des choses infimes, des objets sur la table, de ma main qui tient le stylo, qui l’accompagne

C’est un lieu neuf, avec derrière moi des meubles, des rangements, divers appareils aux reflets métalliques, aux teintes bleu-beige, un fatras de livres, et dessous tout le ramdam de la rue, les bruits de voix et de moteurs, toutes ces choses qui entrent en moi, glissent pendant que l’encre brève et salutaire les retient : nuages qui bouldeneigent, objets de bois, et les conversations au PMU-bar café

On pourra aussi user plus savamment des mots, les recycler, en jouer, se moquer un peu les affubler de majuscules, à l’anglo-saxonne, avec des souvent des verbes implicites : Jets Trade Up and Draft Sanchez, Caps Win to Force Game 7, on deviendrait ourdisseur de textes, ce serait un métier à plein temps, une profession mal définie mais honorable

Encore une fois bien autre chose que la politique, et ce qu’il appellent l’information

Que dirions nous du souvenir sans les mots ? À quoi bon servirait de croiser cette laverie dans la rue, son parfum de lessive, de javel tiède, puis vers le marché les fanes de carotte, l’odeur aromatique des poireaux, plus loin le grésillement de la lampe bleue du boucher exterminant les mouches (à ce moment le soir tombe on entend des chuchotements, des trains qui entrent en gare, les grincements de rails, leurs artères d’ acier bleu dans la nuit venante) puis la porte ouverte d’un fleuriste, le couloir de la maison, ton parfum, du bruit dans la ville, toutes ces pierreries

Avec ce gravier de parole, avec ces mauvais outils, retenir, endiguer le ruissellement du monde, révoltes et royaume, et mille choses dans ces mots qu’on trace pour les relire dans longtemps, après l’effacement des visages, après leur condamnation au rien, quand leurs reflets s’effaceront et qu’il restera seulement le voisinage du vent, des mots perdus dans les replis du cœur, feuilles crissantes dans les automnes sans cesse…

Et voici le livre dans le livre, le Personnage qui descend un matin, va d’ici à là, rencontre A puis B et C, puis des vagues d’écriture absorbent et dispersent le trop plein de mots, nettoient la p(l)age de l’encre déposée
Tout tourne, les mots sautent, se multiplient, se replient comme un vol d’étourneaux en mars, c’est lancé

C’est la machine du coeur animée par la peur de la disparition, de la mort, la complicité du hasard et voici l’histoire toute petite, qui va devoir se dessiner nuit après nuit en évitant le trop-plein de mots, mais en jouant aussi de leur pouvoir d’emmêlement, de cette merveilleuse capacité du langage avec ses ébrouements de chiots, ses profusions d’églantier rouge dans l’hiver, quand on aura rompu les barrières bien convenables, qu’on osera dire

Avec quand même le risque d’indigestion, avec le lendemain ce besoin de jeûne forcément car à force de monter la courte-échelle qu’ils se font on pourrait bien tomber du mur des murmures, mais allons c’est un risque qu’on court bravement

Ou bien parler de la parole comme du vin : acidité ou rondeur, astringence, mais faute de vocabulaire pourquoi ne pas aussi évoquer son toucher, ou dire seulement des harmoniques — mais ce n’est pas le problème du voyageur, du Personnage qui est à des années-mémoires qui attend maintenant à la sortie de l’immeuble que se trame le roman — ah vraiment que le Lecteur est gentil d’être arrivé jusque là, on le voit qui s’impatiente un peu, qui sourit gentiment, l’auteur n’est pas très clair, tout ça devra être refondu, pensé, un peu nettoyé des métaphores insondables, ou des trop rouges baies d’églantier (cynorhodon) sur fond de neige

Il faudra vous justifier mon petit, hein ?

Mais que nous dis tu des mots Charlotte — et de cette manière si fraîche !— : qu’ils seraient passerelles entre les gens, qu’ils sont les fleurs très domestiques qu’il nous faut pour dessiner ce qu’on pense, qu’ils ont en eux ce pouvoir de chair, cette éternelle jeunesse, qu’il faut bien les dire car comment échanger, partager, aimer sans les mots-patrimoine, et … (là je n’entends plus la fin de la phrase, ce café est quand même très bruyant : veux tu qu’on aille plutôt sur les Quais, renifler l’air plein de promesses du fleuve ? y projeter des livres posthumes, sans signature ? s’adonner avec ce qui reste de vie à un peu de rêverie, silencieuse ? j’aime vraiment ta main dans la mienne, ta peau fragile et ces mots qui caressent le corps du monde, oui sortons, on n’a pas fini d’en parler, l’air d’automne a un parfum d’amandes grillées)

*

Vous venez un lire un texte signé par un promeneur, J.W. Chan qui m’accueille pour changer les rideaux, en ce jour des Vases Communicants de Juin.

Mots-clés

visage   politique   neige, froid   nuit   jour  

2 Messages de forum

  • Icare, par J.W. Chan 2 juin 2012 15:13, par Quotiriens

    Rêverie, de la vie dans du rêve.
    Poète anarchiste de la phrase, aphraschiste, au sommet du mont Oulipien, là où l’air se aéfie.
    Quand la langue est traversée de mots pointus, quand elle pue, chargée d’allocutions épaisses, serpent venimeux qui mord aux oreilles, la vôtre est baume,et nous reprenons couleurs à nous promener dans vos mots.

    Voir en ligne : Quotiriens

    • Icare, par J.W. Chan 3 juin 2012 08:31, par Dominique Hasselmann

      "La complicité du hasard"... maelström de vos phrases jetées sur les quais de l’inattendu.

      Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

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