…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Morts et vivants vivants

mise en ligne : jeudi 21 juin 2012

17 juin 2012

Est-il plus facile d’écrire avec les morts ou avec les vivants ? Qui regarde par-dessus mon épaule, projetant sur moi son ombre bienveillante ?

Quel auteur lit par-dessus mon épaule en murmurant de sa voix que je connais bien, et enveloppant mon texte d’une filiation à laquelle je me voue et, ce faisant, le voue ?

Combien sont-ils, ici juste à côté de moi, qui sont ceux qui me causent le moins de complexe et le plus de sentiment de reconnaissance ? Un auteur mort, ou un auteur vivant ? Car s’il faut les deux pour avancer, sans doute le parfait dosage est-il délicat…

Ce qui pousse à écrire, une fois tout retiré ("tout" quoi ? Je ne sais pas, peut-être : plaisir, besoin…), à un moment donné, surtout quand on relit son texte, ce sont eux, tous ici, proches, derrière l’épaule, à me relire, eux l’assemblée des vivants et des morts qui se donnent des coups de coudes et pouffent de rire.

Vivants et morts, tout est là.

Un auteur mort, si grand soit-il pour nous, sera toujours facile à faire taire. Et puis il est si haut sur le piédestal que nous lui avons façonné qu’il lit peut-être difficilement ce que nous écrivons, cela lui apparaît si petit, si petit, illisible. Alors son avis… Laissons-le là-haut.

Un auteur vivant et inaccessible est comme un auteur mort. Nous lui tenons le même discours qu’aux morts. Un pire encore, nous l’insultons sans hésiter car s’il est facile pour un fantôme de nous lire, nous sommes certains que l’auteur vivant ne nous lis pas, et ça peut libérer.

D’un autre côté il peut nous lire, il peut se faire fantôme si ça lui chante, cette probabilité est non nulle. Et peut empêcher.

Un auteur vivant vivant nous pouvons le croiser, lui parler, nous l’avons déjà fait, quelques minutes, une heure en tout peut-être au cours de différentes rencontres, signatures, lectures, mais ça suffit : nous le connaissons en dehors du texte. Peut-être même se souvient-il de nous et là, problème, encore plus sensible : il peut nous lire. D’ailleurs c’est même sûr, il nous a lu, mais il ne nous le dira pas, jamais, évidemment. Ça libère comme ça empêche. Son fantôme derrière nous est peut-être soudain plus bruyant.

Ces obstacles, que changent-ils ?

Il y a aussi les auteurs vivants vivants vivants. Un de ceux-là, nous le croisons souvent, prenons des cafés ensemble, des verres, c’est un ami. Il nous a lu, nous l’avons lu. C’est l’égalité pour ainsi dire. Des fois même, nous nous permettons ne ne pas le lire, et supposons qu’en retour il ne nous lit pas.

Ou alors c’est l’inverse. Nous le surlisons. Il nous surlit. Mais nous sommes amis et pour ne pas perdre ça, nos textes sont formidables.

Avec qui est-il le plus facile d’écrire ? Un vivant, un vivant vivant, un vivant vivant vivant ou mort ?

Faut-il que ce soit facile ? Sans doute est-il préférable qu’il soit difficile d’écrire, la facilité nous ferait sortir un texte facile, sans tranchant, insignifiant.

Le vieux mythe de l’écrivain torturé, il faut bien que ça paye, non ?

Indépendamment de notre degré de décomposition ou d’action quotidienne, il est aussi possible d’envoyer une insulte, à la lecture d’un auteur admiré, comme le fait Hédi Kaddour (entendu au Petit Palais le 6 juin, à propos de Faulkner) : "Fils de pute !" Tant nous en voulons à l’auteur admiré d’avoir écrit une phrase que nous aurions aimé écrire.

Est-il maintenant possible de répondre à la question : avec quels fantômes est-il plus confortable d’écrire ?

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