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Millefeuille, de Leslie Kaplan (P.O.L)

mise en ligne : lundi 12 novembre 2012

25 juin 2012

Prix Wepler le 12 novembre 2012.

Lecture d’un trait de Millefeuille, le dernier roman de Leslie Kaplan.

Pendant ma lecture, je suis resté en retrait, comme s’il me suffisait d’être simplement disponible pour le texte, écouter plutôt que lire, les personnages, Millefeuille surtout, vieil homme dont nous observons les gestes et le jaillissement d’une curieuse pensée, saccades isolées, imparfaites, qui peu à peu façonnent un ensemble insaisissable (ou détricote le cohérent ?), peut-être pas un ensemble en fait, et cela à la manière dont Millefeuille ne parvient pas à attraper ce qui émane du chapitre que Léo lui confie pour relecture, quand il ne lui reste de cette lecture qu’un "grand blanc" : il ne peut plus penser.

La pensée d’une pensée, dans le texte et, en nous, à la lecture, la pensée flottante de cette pensée écrite, mais quoi d’autre ? Et que signifierait de lire en retrait ?

Une lecture flottante, par certaines phrases triviales, ces connecteurs obligatoires du roman, qui me préoccupent par ailleurs, type "la marquise sortit à cinq heures", mais placés ici, dans ce texte, je comprends qu’il n’etait pas possible de s’en passer (je reviens sur cette "simplicité" plus bas) ils sont finalement ce que Millefeuille a de plus abouti comme pensée, semble-t-il : ces gestes, dont il est rendu compte. Car pour le reste rien ne se raccroche aisément et puis son travail en cours nous reste invisible : que peut-il bien écrire ? Est-ce seulement intelligible ? Dans ce trivial, la tragédie de ce silence qui arrive. Terreur du geste sans la pensée, même (ou surtout ?) le plus simple : faire les courses, composer son code de carte bleue,…

En pente douce, ces phrases entretiennent un trouble de plus en plus diffus, le sentiment d’un danger, page après page, dans cette perte, ces pensées qui construisent des gestes et ces gestes qui amènent la pensée suivante et au bout de cette course, quelque chose arrive (c’est annoncé très vite), à n’en pas douter, en bas de cette pente qui ne fait plus de doute, sans que personne ne sache où cela va mener, et surtout pas Millefeuille dont nous suivons bel et bien la déliquescence d’une pensée vieillissante, quelque chose s’étiole, avant ce qui ressemble, brusquement, clairement à : "la folie". Pire que le blanc, peut-être, et qui arrive comme pour, précisément, combler ce blanc. Ça plutôt que la mort. Ce qui arrive en fait à tout le monde, quand notre pensée bute et ne parvient pas à exprimer un sentiment, c’est cette dynamique qui tire le roman : placer sur le silencieux blanc mortel de la pensée de Millefeuille les mots du roman qui nous comblent, nous font respirer, avancer sur ces mots, ne pas tomber, tourner les pages, s’accrocher à ça avant de poursuivre le travail en soi après lecture, car il n’y aura rien d’expliqué, comme nous allons le voir…

(et conclure que parler aux Rois est folie.)

Cette manière de pouvoir lire en retrait, comme absent du texte, sans être plongé dans les émotions des personnages et tout en tournant les pages car tenu par quelque chose d’important (suspens simple qui ne tient pas seulement à ce vide à éviter mais aussi à quelque chose de l’ordre du "un danger va arriver", "quelque chose de terrible va se produire", mais moins simple à faire passer quand ce terrible vient de l’infraordinaire, et ça passe), tient au style de Leslie Kaplan, d’une simplicité exaspérante que je retrouve dans Echenoz par exemple, qui lui permet de contenir tout le mystère requis pour que les questions se posent non pas dans le texte — ou rarement — mais en nous. Politesse extrême, rare, pour qui a l’habitude de bien considérer des textes qui nous font l’honneur de nous poser des questions plutôt que de prétendre y répondre à notre place, dans Millefeuille cela est poussé encore plus loin car les questions nous sont, comme qui dirait, suggérées, il nous faut les formuler, trouver nos propres questions.

Thèmes chers à l’auteur, pour le livre qui nous occupe ici : pensée, folie. Et psychanalyse avec l’analogie que j’essaye : "en retrait", "écoute disponible au texte", "lecture flottante"… Tout cela dans Millefeuille et, à dire et redire ce nom, je me demande : pourquoi pas Millepage ? Je me suis posé la question, ai trouvé une réponse, mais ne la dirai pas.

*

Millefeuille, de Leslie Kaplan, chez P.O.L., sortie le 22 août 2012.

Mots-clés

mort   Leslie Kaplan   absence   lecture   cliché  
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