…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Champs-contrechamp (mémoires d’en-ville), par André Rougier.

mise en ligne : jeudi 4 octobre 2012

Boire dans la ville, la boire…
T’y perdre pour apprendre à perdre, oublier qu’on a perdu, effacer ce qui le fut...
T’y vouer afin de l’apprivoiser, la plier, la macérer, la saigner, la séduire, enfin, pour qu’elle t’aide à pousser dans la nuit les bonnes portes, trouver les bons coins de zinc, apprendre à amadouer ces inconnus que l’alcool te rend sur l’heure plus proches que ton propre sang…
T’y soumettre pour qu’elle te rende le courage d’être ce que tu devins, et te redonne, peut-être, celui d’autrement devenir qui tu fus, et que la vie soit à nouveau ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Tout en sachant qu’au fond des verres comme ailleurs, c’est, et toujours fut (pour toi, sinon pour les autres) une seule et même chose
Boire dans la ville, la boire : les rencontres, les mécomptes, les désamours, les éblouissements, les détours, les voyants, les souricières, les consomptions, le suicidé de la Vieille Lanterne et celui du pont Mirabeau, la folie Nadja, les mains rouges sur les murs, les fléaux, les abris, les plaisirs, les déliés, tout ce qui reste encore à cadastrer, arpenter, dévoiler - tout en sachant qu’il n’en sera plus jamais ainsi…

"On ne part pas"
(Arthur Rimbaud)


L’image m’est brusquement apparue, sur ce mur pareil aux tant d’autres, au détour d’un passage. Il me fut étrangement facile de me substituer, l’espace d’un instant, au destinataire de moi inconnu, de retrouver, par-delà ce temps pas tout à fait perdu, l’impression, l’espoir, la certitude que c’est la ville elle-même qui s’est chargée de me dire (saut sans pourtour, vertige quantique) que c’est à nouveau, et inlassablement, comme si quelqu’un, ici et maintenant, m’aimait encore AINSI, reconvoquant le temps où murs et arbres en étaient témoins, et s’en portaient (à jamais ?) garants…

"– Tu crois à la vie future ?
– La mienne l’a toujours été."
(Samuel Beckett)


Au nom de quoi, pourquoi, à quoi bon
garnir l’antichambre du pilon ?
De cela, je me suis dit, quelque trente-cinq ans en arrière, que je n’en voulais pas.
Et c’est, plus que jamais, vrai…

Comment vous ai-je rencontré au hasard des rues, je ne m’en souviens plus, je sais seulement que même pour m’emparer de votre image, une vitre nous séparait, et que cela voulait TOUT dire…
Vous qui avez été (en paraphrasant l’Aveugle, qui parlait, lui, de tout autre chose, mais que l’emprunt n’aurait point fâché, je le sais) des mots, et qui serez leur souvenir, puis (même si de toutes mes forces je m’obstine à vouloir ne pas y croire) l’oubli, le souverain et intraitable oubli


"La vérité, je crois, n’a qu’un visage : celui d’un démenti violent."
(Georges Bataille)


La plaque, tout près de l’entrée du passage de Retz, du côté gauche, m’intrigua. Le concierge (ou qui en tenait lieu) ne sut rien me dire, mais me permit de monter. Il n’y avait personne, ni la première, ni la deuxième fois (car il y eut, vous vous en doutiez, une deuxième fois.) Qu’offraient, que proposaient, que vendait-ils (elles) ? Des tourteaux de soja ? De l’amour ? Du guaraná en poudre ? Des fêtes clés en main ? Des "havaianas" ? De nouvelles invention côté "genre" ? De la cachaça ? Des bikinis ? Des bouteilles de sable du Nordeste ? De la joie ?
Je n’en sus (et n’en saurai) jamais rien, quelque temps après la plaque fut remplacée par une autre, d’une affligeante banalité, et je m’éloignai, sûr comme jamais que, même là où il n’y a pas ou plus de secret (en insistant, je serai certainement tombé un jour sur quelqu’un qui aurait, hélas, vendu la mèche, tout dévoilé, clarifié, expliqué), le mystère, lui, demeure intact, tout comme l’est ma saudade

"Je me sens exilé des coeurs, seul dans la nuit de moi-même, pleurant comme un mendiant l’hermétique silence de toutes les portes."
(Fernando Pessoa)


Je ne m’attendais guère à te retrouver juste dans cette galerie un peu bizarre (et fascinante, comme si souvent ce qui l’est…) J’y vais parfois, lorsque mes pérégrinations me font passer devant j’entre, parce que j’aime la photo, et que là je suis servi, il n’y a que ça… Je me contente d’habitude du rez-de-chaussée, réservé, lui, aux acteurs, chanteurs, écrivains, artistes, rockers, que sais-je encore - aux images de leur jeunesse, qui est aussi la mienne, surtout (presque exclusivement, à vrai dire…)
Je ne sais pas pourquoi je suis descendu au sous-sol ce jour-là, et dans l’indescriptible fouillis embrassant tous temps et lieux, je t’ai soudainement vue. Comment ta photo a-t-elle atterri sur cette étagère, je n’en sais rien, et je n’ai pas posé la question (je sais, par contre, quand elle fut prise, et par qui, j’y étais…) Toujours est-il que tu t’y trouvais, cousine qui tant me ressemblait (tu me rappellas, bien après, que je rougissais, et pas qu’un peu, lorsque quelqu’un en faisait la remarque : "on dirait qu’ils sont jumeaux !"), implacable comme ton sourire, sereine comme ce regard qui semblait toiser mes rides, mes cheveux blancs, mes tempes plus cabossées, mes oreilles rougies par le froid de cet hiver-là (petites comme les tiennes, héritage de notre commune lignée maternelle), et qui ont tant et tant entendu (trop ?), chercher mes yeux qui ont beaucoup (trop ?) vu de choses, et, peut-être, le pli (trop sage désormais) de mes lèvres…
En un bref instant sans frein, tout revint, en vrac comme en détail, "crues, roseaux, ormes, lierres, coulées, rubans, ténèbres, ponts de lune, philtres, archipels, sextants, trous noirs, limailles, nerfs, cendres, maisons, bougainvillées, nages, bracelets, glaces, coquillages, poulpes, galions, ogres, rocs, frôlements, seuils, dérobades" (comme dans ce "Dernier manège" écrit il y a si longtemps non pas "pour", mais "avec" toi) ; je te regardai encore longtemps (le galériste descendit même quelques marches pour s’assurer que j’allais bien), remontai ensuite sans un mot, la lenteur du soir me happa et je sus que bientôt tout sera comme s’il ne s’était rien passé…
C’est étrange, j’avais si peu ("peu" non - "rarement"…) pensé à toi depuis ce jour (cela fera bientôt vingt-six ans, il me semble) où tu finis par te rendre à ces ombres que tu avais si tôt eu envie de connaître, sinon de comprendre ; maintenant je sais que tu es revenue, que tu ne t’en iras plus, que tu m’accompagneras, pas moins que quelques autres, lorsque ce sera mon tour de les rejoindre…

C’est en ville que tu t’en vas chercher ta part de jeu, talisman tout en grimaces et pudeurs, ombre aigue des choses que le lointain reperce d’un bleu sans craquelures. Surgissent alors les gargouilles, les arcades, les balcons, bestiaires retroussés, subterfuges de l’oeil travesti que replis infectent, silence aiguisé affolant le froid des fables…
Parole féline et cuirassée à laquelle la ville te voue, qui clot le nom, submerge le site du perpétuel comme du fluide, saisit sans juger, appelle sans requérir, ne s’encombre pas de revanches, mais brandit la faux infirme, ensevelit la peur des barricades, la dislocation des gestes, le resserement des parages…
Déambulations en qui la ville dit ses scrupules, te fait arpenter ses rages, le parjure entrevu dans le gris des cargaisons et l’engluement des départs, pour t’y retrouver, sentinelle brouillée, regard voûté, sablonneur perdu en ces eaux brunes que chalands partagent, acharné à flairer le piège, à débusquer la balafre, dépouiller de leur tièdeur et redites l’horizon et la demeure, comme s’il pouvait enfin s’arracher à la blessure de grandir, contempler, comme au-delà de l’obstination du Même, les roseaux adossés au reflet assiégé…

 
 
 

*

 

Vous venez de lire un texte d’André Rougier, dont j’ai déjà parlé ici. Son blog s’appelle Les Confins et c’est avec lui que j’échange, en ce premier vendredi d’octobre 2012, Vase Communicants, avec là-bas un texte intitulé Lieu souvenir.

1 Message

  • Champs-contrechamp (mémoires d’en-ville), par André Rougier. 5 octobre 2012 09:37, par Dominique Hasselmann

    Sortilèges de toutes sortes, savoir les attraper, les dérober, les amadouer mais en gardant leur pouvoir intact : l’urbain dans son sous-sol (mental hurlant), promenade à la vire-volte dans souvenirs ou propositions photographiques, Beckett traverse la vitrine, Rougier ne le loupe pas.

    Voir en ligne : Le Tourne-à-gauche

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