…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Filigranes...

mise en ligne : dimanche 10 janvier 2010

Glauque… M’évoquera toujours ce sous-bois humide et sans ciel, ombragé d’arbres si grands que je ne vois que leurs larges troncs moussus. Fougères. Tout est sombre, vert. Seule brille une pluie fine. Tôt comme un matin d’automne ou de printemps. Au cœur d’une forêt dont je ne sais rien… Calme angoisse.

Nous avons tous en mémoire une image accolée à un mot. Je veux parler de ces couples drôlement assortis : un mot qu’on emploie peu et une image unique, forte, dont nous ne savons pas d’où elle vient, mais qui s’impose à nous dès ce mot prononcé. Peut-être est-ce la première définition qu’on nous donna, enfant, pour nous faire comprendre ce mot. Elle était alors chargée d’un étrange insaisissable : comment un mot, simple suite de lettres que nous peinions alors à dessiner, pouvait-il contenir autant ? Devant cette irréductible absurdité du monde, notre imaginaire substitua alors le magique à la définition. Bien plus tard, des années après, à un autre âge, un jour, pour nous, cette image change : nous venons de redécouvrir, mais nous pensons que c’est une découverte, la signification réelle du mot. Ou alors nous voyons pour la première fois l’objet dont nous ne connaissions que le nom. Surpris et déçu de la différence entre ce que nous avions élaboré de rêve, et la réalité. Une révélation vient de faire basculer toute une partie du monde sous nos yeux. Ou alors nous décidons un jour de nous approprier l’évocation poétique lue dans un texte pour la préférer à la définition institutionnelle. Glauque vous avait-il déjà évoqué une telle image ? Pour moi ce sera toujours celle-ci, jusqu’à ce que j’en rencontre une qui me convienne mieux, comme peut-être vous venez de le faire.

Filigrane… Jusqu’à récemment avait toujours fait naître en moi le souvenir de ce billet de vingt francs sur lequel je découvris ce qu’était un dessin en filigrane. Dans ce souvenir, j’ai huit ans. Filigrane : un dessin que l’on distingue à peine ou pas du tout, et qu’il faut tendre vers la lumière pour qu’il apparaisse. Pris au piège de l’ombre. Etrange dessin pris au piège du papier. Le sens pris au piège de son mot. Glauque angoisse. Enfermement. Respirer ? Filigranes… Vingt ans plus tard, cette image a changé. J’ai découvert une revue en papier. J’aime croire qu’elle est née le jour où je découvris son homonyme prisonnier du billet. Dans Filigranes, les mots sont imprimés en noir sur blanc. Distincts. Nets. Désormais, le sous-bois s’est éclairci, le grisâtre s’est libéré, le glauque n’est plus, et court sur chaque page de Filigranes, et je cours, ou essaye, avec cette matière. Qui court hors du glauque et va vers. Directions inconnues. Portes entrouvertes. Sentiers à suivre, à tracer, à laisser. Je cours ou essaye, avec ou à côté, je survole et laisse trace, mêlé à la page, filigrane.

Joachim Séné Publié dans Filigranes n°59, thème "20 ans de Filigranes." (numéro anniversaire, 2004)

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