…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Partie I. 3.

mise en ligne : samedi 4 août 2012

Quitter internet. Ou les réseaux sociaux. Ou les deux, enfin, ne jouez pas au plus fin et essayez de me suivre plutôt (si je puis me permettre d’employer ici un tel verbe, si vous voyez ce que je veux dire). Quitter. Alt+Q, ou Pomme+Q, mais IRL. Personne ne sait ce que c’est, de quitter ce qui a toujours été, personne ne sait même ce qu’est internet, nous sommes la première génération à vivre avec, ça nous est tombé dessus, nous sommes une génération sacrifiée. Internet nous enterrera tous, voilà la vérité : j’ai voulu tenir tête à la mort. Et en écrivant ce livre, je sais que je fais le bon choix, car en écrivant ce récit biblique je ne doute pas — je crois qu’on peut le dire, disons-le : de ma capacité à changer le monde. C’est bien simple : il suffit de regarder celles et ceux qui, il y a 49 ans tout rond, ont décidé de vivre sans lampe à pétrole. Pour eux, ce jour-là, vivre sans lampe à pétrole c’était quitter le territoire de l’or noir, de la soumission à la mèche, du douloureux grincement du robinet, du fragile bec en verre trop fin qui se brise plus souvent qu’il n’y a de soupirs d’espoir en minuscules bris coupant qui meurtrissent la plante des pieds voyageurs, ce territoire fragile comme la glace du lac qui commence à craquer sous les patins, menaçant de s’effondrer, de nous faire tomber au fond de l’eau tétanisante et noire ; oui, ils ont changé le monde. À notre tour de prendre de l’avance et de déconnecter aujourd’hui même, tous ensemble (bis), dans toutes les entreprises, deux minutes comme moi, pour commencer, et puis… Mais je m’emporte. Poursuivons. Deux minutes de retour brutal (oui, ce fut brutal) aux sources lointaines, deux minutes de silence, de blanc, de vide intersidérant et revigoral. Plus un cœur ne battait, que le mien, j’entendais le vent, voler une mouche (peut-être deux, j’ai d’abord cru entendre deux vrombissements distincts, mais une seule mouche était visible, une mouche de taille tout à fait normale, peut-être un peu plus grosse que la moyenne, il faut dire que cela faisait bien longtemps que je n’avais pas regardé les mouches voler, à part dans des vidéos en ligne bien entendu, façon lolfly, alors la surprise passée je me suis efforcé de prendre conscience de cette mouche et de la suivre du regard, tout en ne perdant pas d’ouïe le second vol suspecté, sur la même fréquence environ, chassant d’un œil une mouche et de l’oreille l’autre, ceci à l’aide de réflexes ataviques de chasseur-cueilleur vite revenus, disponibles soudainement, fonctions vitales qui étaient auparavant perdues dans l’avachissement physique et intellectuel inhérent à la pratique surconnectée du web, mais malgré quelques secondes de traque : toujours pas de seconde mouche, même à me retourner précipitamment plusieurs de fois suite en plissant les yeux, même à bondir soudain par-dessus le canapé (que j’appelais "sofa" du temps où j’étais addict à la langue twitter réduite et réductrice), à ouvrir les placards à toute volée ou a m’immobiliser dans la position d’arrêt de l’épagneul breton aguerri et bien dressé), et le ronron de la climatisation sur laquelle je me précipitais tout à coup pour l’arrêter, la débrancher (elle aussi) et la jeter par la fenêtre que je ne prenais pas le temps d’ouvrir, faisant voler aux éclats dans la rue les bouts de verre de cet autre écran (mine de rien), hurlant ainsi au monde mon libre esprit sain retrouvé, me retrouvant plus proche de ce monde vivant puisque le double-vitrage avait sauté (heureusement pour l’isolation, c’est juillet). Pendant cette opération, mon ami Simon était là, dans le fauteuil à gauche du canapé, je l’avais complètement oublié, ni entendu son cœur battre ni son nez ronfler.

Il se réveille et termine ma bière, puis me regarde bizarre :
– Tu déconnectes vraiment ?
– Oui. Mon ordinateur ne me servira plus que de repasse-chemise, mon mobile de bâton de bilboquet, ma vieille abaque rapportée de Chine de calculatrice parce que je me refuse à utiliser ma Texas Instrument du lycée et puis mon mobile sera défoncé et puis j’ai super souvent besoin d’une calculatrice tu sais, ma tablette de raquette de ping-pong parce que je l’ai perdue lors d’un pari stupide, ma liseuse de coupe-papier et mon coupe-papier de robot-mixeur, oui, un autre pari stupide, je fais trop de paris tiens, je me demande si…
– Et tu fais ça en plein ramadan ?
– Oui, je sais, c’est dur, mais je suis prêt, j’assume toutes les conséquences de mon geste.

*

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