…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Partie I. 8.

mise en ligne : mardi 4 septembre 2012

Je lus des journaux, des magazines, tous faits de papier comme moi désormais, mais aussi de colle, d’encre, de codes barres, de publicités en couleurs et pleine page, avec des agrafes dedans pour blesser mes doigts et mon esprit malade, autant de visions magnifiques de couleurs brillantes ou de noir et blanc profonds, ces journaux locaux si près de chez moi ! Pourquoi fuir dans un quelconque serveur international des données ? Madame Figaro, aux fleurs si chatoyantes que le verbe chatoyer prit alors pour moi toute son essence, brusquement, sans me prévenir, je tombai de haut : La Beauté existait bel et bien ici, dans le vrai monde. Il me suffisait de la prendre à la pleine main, d’y pénétrer tout entier, dans la belle réalité, hop ! Je lus des livres, des livres-papier mais je veux dire des romans de 250 pages à intrigues et personnages, en réalité tous les livres papiers que ma bibliothèque comptait et ne comptera jamais car en ces instants de grande lumière je sus combien plus rien ne serait jamais écrit, combien tout ce qui devait être dit l’avait été et bien, et que les œuvres du futur dignes de rejoindre mes étagères dépoussiérées matin et soir ne consisteraient qu’en quelques ouvrages que je pourrais ranger ici, juste là dans ce recoin du sixième étage de mes étagères, tout à droite, où il reste un peu de place, un tout petit peu, ce un pour cent de toute ma bibliothèque, presque rien, mais pour l’essentiel à venir. Dans l’âtre je disposai ordinateurs, tablettes, liseuses, et fit couler le contenu entêtant d’un bidon d’essence. J’allumai d’une allumette (la huitième, je tremblais) en riant non comme un dément ou un provocateur, mais avec le calme rire de la mouette qui trouve un poisson dans le filet tout juste relevé du nonchalant chalutier. Je n’eus pas besoin d’ouvrir la fenêtre, judicieusement détruite, pour laisser s’échapper l’odeur cancéreuse, à n’en pas douter, de ces appareils démoniaques. De leurs restes déformés par les flammes, je fis des cendriers et des ramequins, des serre-livres et des marque-pages. Comme j’avais retrouvé toute l’habileté physique de mes mains, je parvins même à réaliser la parfaite galette d’un disque microsilloné à l’ongle : il en sortit la Cinquième de Beethoven (celle qui fait tada-dadam, le destin qui frappe lourdement à la porte). Ensuite il fut temps de repeindre murs et plafonds aux couleurs des éléments de mon nouveau monde, mais mieux que la peinture j’optai finalement pour, et ce ne fut pas le plus simple, quand j’y repense (ah ! bénie époque tout de même que ces deux minutes !), oui : l’édification de la Tour d’Ivoire, en ivoire véritable plaqué aux murs, une Tour totalement frauduleuse vu le statut protégé de ce matériau pourtant si utile. Le voyage en Afrique bien sûr, au cœur d’une réserve protégée, la chasse sans merci, la nuit, des derniers éléphants, l’élaboration des plans d’architecture et des plans de capture, le calcul des forces portées et le calcul des forces en présence pour la chasse, la sculpture des pièces massives et la poursuite des animaux massifs, la clandestinité de tout ça, le meurtre bien obligé d’un policier trop avancé dans son enquête, la dissimulation du corps, son découpage, sa dispersion dans le Nil, la Méditérannée et les Alpes (je prends soin ici de modifier le nom des lieux réels, vous l’aurez deviné, où le corps fut dispersé), l’arme du crime jetée dans un volcan en activité, les témoins et leurs familles liquidés, leurs villages brûlés, leurs terres également (on est jamais trop prudent), le viol préalable de tous ceux-là, hommes, femmes, enfants, pour faire passer ça pour une simple exaction de l’armée d’occupation (c’est fou le nombre d’occupations armées sur cette planète), le vissage des pièces d’ivoire entre elles (aucun ciment ne me convenait, rien ne vaut la vis) et la fixation d’une porte itou, tout ceci me permit l’isolement nécessaire au resourcement, l’ivoire étant un très bon isolant, ce que je découvris à mon plus grand bonheur thermique (surtout en plein mois de juillet). Je fermai la porte, consultai ma montre (mécanique), rouvris la porte, sortis, rebranchai tout : ordinateurs, écrans, téléphones, tablettes, micro-onde, lumière, clic : les deux minutes venaient de s’écouler…

*

retour au sommaire du livre

Mots-clés

objet   techno   génocide  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi