…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Partie II. 3.

mise en ligne : mercredi 19 septembre 2012

Déconnecter. Je l’avais fait dans une autre vie, un autre moi s’était libéré et j’en étais encore un autre, un autre moi, j’étais tous les moi reliés peer-to-peer, j’étais toi, toi et encore toi, vous tous, plus libre en moi qu’aliéné en vous, y pensant tout le temps à tweeter, à bloguer, à tout dire, à tout taire, à oublier les brouillons et à discuter sans fin, mais en étant loin de tout ça, loin de mes, maintenant, 103439 followers, plus ils étaient nombreux plus je m’élevais sur des podiums divins, et je ne comptais pas les like cliqués frénétiques, et par cette distance astronomique j’étais proche aussi car le réseau nous rapproche comme une prière nous rapproche de qui l’on prie, sans perdre la solitude que le réseau nous permet, isolé dans une vallée lointaine par exemple, au pied de vaches apaisantes dont l’écho de la cloche qu’elles portent au cou contient tous les bruits de la vallée et de vallée d’en face, tous les bruits de la montagne se propageant à chaque mouvement de tête du ruminant, il y a la marmotte qui respire et le dahu qui trébuche (quelqu’un a vérifié, il n’y a pas de "t"), il y a le râteau qui strie la terre d’un potager et la mobylette qui tombe en panne d’essence dans la pente à 9%, il y a le nuage qui grossit d’une vapeur d’eau qui retombera bientôt et la rivière où l’on ne se baigne jamais deux fois exactement comme le flux qui n’est jamais celui où l’on déjà mis les doigts, les yeux, l’esprit et le sommeil. Parfois, le corps seul dans l’espace (peu importe l’espace, pas seulement la montagne naturelle, mais aussi le supermarché où je remplis mon caddie de boîtes de conserves, de paquets de pâtes, de légumes frais, de bouteilles d’eau minérale, de mouchoirs de poche, de bière en boîte, de papier toilette, de papier en général : emballages, protections, étiquettes, livres, journaux, brochures, tickets de caisse sans bisphénol-A, paiement sans cancer garantie, positivement, etc.) il m’arrive de penser que je tweete et je suis surpris, de retour devant un écran de ne pas voir ce tweet dans mon profil (que je regarde de face, les yeux bien ouverts, plus que jamais ouverts par les expériences mythiques récemment vécues). Parfois je pense que j’écris, souvent au seuil du sommeil, allongé sous le drap léger de la nuit d’été, que j’écris avec précision, au clavier, je vois lettre à lettre tous les mots que touche à touche je frappe, tac, tac, j’efface même et réécris, sauvegarde et relis, et je suis tellement surpris le lendemain matin de ne trouver aucune trace d’un texte que j’ai de toute façon oublié même si je sais qu’il a existé quelque part dans un recoin de mon esprit luttant contre l’inopportun mais incontournable et, dit-on, régénérateur, sommeil, je le sais car je me suis vu comme par l’œil scrutateur d’une caméra de surveillance ne surveillant ni ne veillant rien, simplement voletant au-dessus, comme je me vois toujours depuis ma reconnexion. Chaque instant avec vous, car du fond de mon lit je suis aussi avec le petit écran du Samphone, les doigts englués de cobalt et d’or devinant de mon odorat fin retrouvé la sueur des mineurs la sueur des assembleurs, le parfum de la Chine et celui de l’Angola, à voir vos avatars glisser sous mon drap par mon index engourdi. Plénitude que tout cela. Alors déconnecter ? Les philistins ! Ils ne savent rien.

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