…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Paris Gare de Lyon - Saint Jean de Maurienne

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Je me souviens d’un lac, mais c’était à la fin du trajet, presque la fin, le dernier arrêt avant le terminus en fait. Peut-être l’avant-dernier je ne sais plus. Au pied de hautes montagnes, c’était un lac immense, le train l’a longé pendant quelques secondes ou quelques minutes. Mon souvenir du train qui longe le lac dure si peu de temps, une fraction de seconde. En un éclair j’ai en mémoire ce qui dura une minute, peut-être deux. Ce que sera, finalement au regard de la durée de ma vie, le voyage auprès de ce lac, une minute éclair. Il faudrait refaire le trajet, longer à nouveau le lac, voir cette barque qui dérivait avec dedans cet homme qui regardait le train. Je n’ai pas vu sa canne à pêche, mais sans doute qu’un homme seul sur une barque sur un si grand lac pêche-t-il ? Peut-être rêvait-il.

Au début du trajet, c’est la ville, et puis la banlieue, qui est une ville, mais qu’on nomme autrement sans savoir pourquoi. Toujours ces tags sur les murs encaissant les rails sous la ville, dans les tunnels passant sous les quartiers, sous les routes, sous d’autres tunnels, sur les plaques antibruit. Partout des lettres accolées, coloriées, des fresques de mots, des noms de personnes, des noms de lieux, peut-être d’autres mots, des visages, des paysages. Sur un pont bordé de plaques de béton je me souviens qu’une de ces fresques était signée de trois noms, j’ai oublié quels étaient ces noms.

Je me souviens des champs de blé après la ville. Tandis que je les regardais se dessiner jaune sur le vert campagne, avec leurs ballots ronds espacés, je me souvins de l’expression « grenier à blé de la France ». Peut-être déformée car au moment où je me la reformulai je doutai, il me sembla que c’était plutôt la Russie « grenier à blé du monde. » Le train continue de filer et laisse sur place, dans le paysage, mes souvenirs, accrochés aux ballots, aux branches, aux nuages, effilochés.

Plusieurs fois pendant le trajet, le train ralenti.

Les premières montagnes sont apparues assez vite, du moins c’est ainsi dans mon souvenir, les enfants du carré de place à côté les ont vu les premiers. Elles sont lointaines, on les devine hautes et enneigées au sommet et dans la brume et à contre jour.

Il y a des tunnels. Un surtout, assez long. Y a-t-il eut plusieurs tunnels ?

Quelques jours suffisent pour effacer la mémoire. Un trajet en train, sans doute ne « compte » pas. Il illustre le travail de la mémoire. Ce qu’elle garde, ce qu’elle efface, comment elle conserve, comment j’accède à ces données. Un tri perpétuel. Je me souviens du lac. Je me souviens du blé. Je me souviens des graffitis. Je me souviens des arrêts momentanés et des tunnels. Dans cet ordre, qui n’est pas celui du voyage.

Les montagnes se rapprochent. Nous n’approchons pas des montagnes. Une main gigantesque tire sous le train le tapis du décor.

Je ne saurais pas dire si j’ai vu des vaches. Je ne saurais pas dire un seul des mots lu sur les bas côtés. Je me souviens de voitures arrêtées à des passages à niveau. Je me souviens des deux jeunes filles assises en face de moi, dans le carré, et dans le carré d’à-côté, deux cousins et des deux dames qui les accompagnaient. Je ne me souviens pas m’être fait contrôler à l’aller – si, en sortant de la voiture bar.

Plus tard, les montagnes sont immenses, je me souviens d’avoir approché mon visage de la vitre, imperceptiblement, d’avoir levé les yeux. Ensuite je me souviens du lac. Et puis plus rien.

Cette courte minute, ou ces deux minutes, au bord du lac, ce temps insignifiant au regard de toute une vie, avec dedans cet homme sur une barque qui fait quoi, je vais peut-être le retenir toute ma vie. Toujours, je pourrais revenir sur ces quelques secondes, y repenser, refaire ce court trajet en mémoire, autant de fois qu’il me plaira. L’écrire ici, écrire ce temps infime avec tous ces mots, me permettra d’y revenir, de me rappeler, de la couleur bleu électrique sombre du lac, des montagnes grises et blanches et vertes, des arbres qui, à la vitesse du train, forment un filtre vert sur l’image profonde du lac, du lac si grand qu’il repousse au loin les montagnes. Ecrire ici, si je ne suis pas seul à le lire, alors ce temps infime durera beaucoup plus longtemps que dans mon souvenir, plus longtemps qu’il ne dura lui-même, lu par d’autres, il durera dans leur souvenir, ils pourront à leur tour se souvenir du texte, et peut-être se souvenir d’être passé à côté du lac, dans la vie, ou dans ce texte.

wiki-Marelle séance 7

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