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Rue des voleurs, Mathias Énard.

mise en ligne : jeudi 20 septembre 2012

mercredi 12 septembre

Le seul mouvement sur cette masse de chair, c’était la trotteuse de sa montre, qui marquait dix-huit heures quarante-trois.

Fuir, s’échapper, de sa rue, de sa ville, des siens, c’est vivre, c’est grandir, même si c’est partir à contre cœur, c’est comme ça, le personnage de Lakhdar, le narrateur, a 18 ans. Partout où il va : les livres et la mort. Si éloigné qu’il soit de son origine, il est toujours en lui-même à se combattre comme s’il était l’océan dans lequel l’épée du destin frappe, ne changeant rien (l’amour, sa présence) mais changeant tout (les mille variantes de sa perte, de sa recherche). Car au fond, Lakhdar ne combat rien. Les vagues poussent les bateaux, les visas passent les frontières, les jours effacent les projets et les semaines effacent les morts, les années ni le désir n’apporteront ce que l’incident provoque à contre-cœur, ignorant sa force d’événement. 

...alors que je m’étais demandé tout l’après-midi si je n’essayerais pas d’embrasser Judit, avec désinvolture, de poser mes lèvres sur les siennes et que nous étions là, Elena un peu en retrait, un peu effacée dans l’ombre de la saillie du balcon où clignotait toujours cet infect néon, à cet instant précis où les gens se regardent avec tendresse puisqu’ils s’en vont vers l’absence et le souvenir, quand le désir pointe d’autant plus aigu qu’il devine sa vanité face au départ de son objet, nous étions l’un en face de l’autre en silence et j’étais incapable de rien faire sinon m’en aller.

La langue mène sa barque à part, la "poésie du monde moderne" ne consistant qu’à envoyer "du fric au pays par un système de transfert international d’argent liquide, de la main à la main, système se rapprochant du racket tant les commissions étaient élevées", ce monde dans lequel "L’Espagne était au-delà de la politique, dans un monde d’après, où les dirigeants ne prenaient plus de gants avec personne, ils annonçaient juste la météo". C’est peut-être ce "monde d’après", post-post, qu’Énard nous fait parcourir, en lisière, sur la frontière, via zones franches, jusqu’à la Rue des Voleurs, un autre non-lieu laissé de côté par la police, par les manifestations indignées, par le monde, au moins celui d’avant, car cette rue, un de ces non-lieux, utopie réalisée elle-aussi, est peut-être le monde d’après, celui que nous ne voyons pas venir, car nous y sommes déjà, jusqu’au cou et au-delà.

Enfin, l’incipit :

Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. Je vois clair dans mon enfance, dans ma vie de chiot à Tanger ; dans mes errances de jeune clébard, dans mes gémissements de chien battu ; je comprends mon afolement auprès des femelles, que je prenais pour de l’amour, et je comprends surtout l’absence de maître, qui fait que nous errons tous à sa recherche dans le noir en nous renilant les uns les autres, perdus, sans but.

Mathias Énard. Rue des voleurs. Actes Sud, 2012.

Mots-clés

lecture   politique   route   Mathias Énard  
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