…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Chevillard nous truite.

mise en ligne : vendredi 21 septembre 2012

20 septembre 2012

Dans L’Auteur de moi, Éric Chevillard nous sert une truite aux amandes, nous la fait avaler de force, aucun moyen d’y échapper et la torture ne s’arrête pas là : si vous avez la malchance d’aimer le gratin de chou-fleur, vous serez ostracisé sans préavis, sans secours. Ce pamphlet est le scandale scandaleusement passé sous silence de la rentrée littéraire. Lisez ce livre et vous serez gavé comme une oie mais non de grain – qu’il serait délicieux ce grain comparé à la truite au goût d’eau douce c’est à dire de vase et de pesticides et d’insecte et de vers que toute sa courte et misérable vie elle a ingéré pour en faire notre poison aux amandes – mais d’arêtes, de peau métallique et collante, d’amandes dures et trop grillées, de beurre gras s’il n’est pas rance, voilà votre supplice, à côté duquel le grain de l’oie est du miel, ajoutez un T et vous obtenez la gelée royale, le baume, l’élixir : le gratin. Le gratin de chou-fleur est garanti sans meurtre d’aucun animal quel qu’il soit : oie, truite, tamanoir. Seule y persiste la beauté du légume dont le potager renouvelle chaque année l’essence. Et admettez qu’aucune oie saine de corps et d’esprit n’accepterait de bon cœur d’être gavée d’un poisson d’eau douce au beurre et amandes ; c’est notre cas aussi.

Heureusement, dans cet éloge littéraire insupportable de la truite aux amandes, la note 26 de bas de page nous fait suivre l’histoire d’une fourmi, note interminable qui vient avec bonheur grignoter ce roman lourd de beurre et d’écailles. Je me réjouis certes un peu facilement car bien évidemment ça ne suffit pas, tout au long de ce road-movie de plus de cent pages la truite porte son ombre, terrifiante pour qui sait l’ombre d’une truite sur le lit de boue d’une rivière radioactive. 

L’écrasement de tout ou partie de notre groupe était à craindre, qui susciterait attroupement et afflux policier, avant que les cantonniers municipaux munis de lances d’arrosage ne viennent commencer le nécessaire travail de deuil ; et pour parachever celui-ci, les larmes de maman, de l’amant, de tous les Luzatto ; et moi, qui me pleurera ?

La truite aux amandes est un piège, une arme culinaire que Chevillard transforme ici en instrument de torture littéraire, et il n’épargne pas, sur plus de trois cent pages, l’insensé qui aurait ouvert le livre, et qui une fois ouvert ne peut plus le refermer. Car il faut dire la vérité : qui n’est pas déjà mort au cours d’un innocent repas d’une arête de truite plantée en travers de la gorge ? Le gratin de chou-fleur est notre véritable plat de compagnie, et avec lui toute littérature qui sort du four puis refroidit et baigne dans sa délicieuse béchamel blanche, lisse et sans risque. La truite glisse et se faufile, insaisissable, passant entre nos pieds et nous renversant le cul dans la rivière, il nous faut en réalité plutôt l’imaginer pour la saisir et même alors elle se tortille et jaillit hors de notre prise pour disparaître dans les eaux fluides où il nous faut plonger à notre tour pour la pister, devenir truite nous-mêmes ; ultime supplice. Rien de tous ces efforts avec le gratin de chou-fleur. Le légume inerte pousse bien visiblement dans n’importe quelle terre, le cœur bien blanc au milieu d’un calice de feuilles bien vertes, pas besoin de courir pour l’arracher au sol, facile à découper et sans arêtes cachées, on le recouvre de sauce pour ne plus le voir et le four termine le travail à notre place. Pourquoi s’épargner ces efforts ? Pourquoi subir la longue et risquée recette de la truite aux amandes, sa cuisson minutieuse et celle non moins délicate des amandes dans une poêle à part ? Efforts vains que tout cela, sans parler du danger de la dégustation, Chevillard hors d’ici, laisse-moi me reposer et lire tranquille !

Enfin citons l’auteur lui-même en reprenant à notre compte une de ses piques, pour mieux le moucher de sa propre prose :

Peut-être ne sait-il lui-même de quoi il retourne et se grise-t-il de sa colère comme d’une forme pure, une extase littéraire sans autre enjeu que l’affirmation d’une vie possible dans la langue, affranchie de toutes les contingences et les lois physiques qui font de nous de simples bouchons de liège voguant dans les courants. Ou peut-être...

L’Auteur et moi, Éric Chevillard. Minuit, 2012.

Mots-clés

fiction   eau   lecture   Eric Chevillard  
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