…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Better qu’un Best-Seller

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Ecrire un best-seller, et puis quoi encore. Quand je pense que J.K. Rowling a écrit Harry Potter dans un bar d’Edimburgh sans aucun espoir d’être publiée, juste avec le désir d’écrire elle a mijoté les sept tomes dans sa tête et sur le papier et après quelques années, la voilà, traduite, adulée, milliardaire. Pourquoi j’écrirais un best-seller ? Pour devoir changer de quartier ? Menacé de mort par des anti-sorciers forcenés du fond de la Caroline du Nord ? Non, mais j’aimerais juste lui montrer, à cette JKR, que moi aussi je peux écrire un bêtes-c’est-l’heure. Et puis le monter à tout le monde. Qu’on peut écrire à la fois un BS et de la littérature exigeante. Evidemment je choisirais un autre ton que celui avec j’écris là, j’écrirais entre Duras et Flaubert, entre Céline et Mauriac. Le ton que j’ai là, dans ce texte que j’écris et que je lis (qui d’autre le lira ?), c’est le ton haïs (que je hais) du best-seller. Le ton de l’écrivain de compagnie qui écrit comme on parle. Je déteste ça. D’ailleurs je m’écris à moi-même, là, et à personne d’autre. Tout en pensant (et ça c’est ma schizo perso) que je serais forcément lu sous toutes les ratures puisque je vais écrire un BS. Mais si je fais ça, devenir le livre le plus traduit après la bible, il me faut tout écrire en pensant à ça, que tout de moi sera lu. Aucune texte ne sera écarté, toute œuvre de jeunesse sera analysée, aucune liste de courses ne sera épargnée. On me filmera, on me suivra, on me photographiera, on voudra me tuer, on voudra que je signe des livres, des dizaines de milliers de page de garde. Mais j’aurais montré au monde qui je suis. Qui suis-je, d’ailleurs, oui, au fait ? Remarquez ce ton amical (« oui, au fait »), et le fait que je peux me citer en toute impudence : que de libertés ai-je en tant qu’artiste le plus connu après Jésus et John Lennon ! Où en étais-je ? (Oui, car je peux également aller siroter un café frappé en terrasse ou faire quelques pas dans la neige et revenir le lendemain poursuivre une phrase ou un paragraphe, sans rien raturer, qui se soucie des corrections que le nouveau Hugo apporte à ses textes ? Et simplement dire « où en étais-je » et citer cette phrase et en faire un phrase de moi, maintenant on dira « où en étais-je comme dirait… » et on mettra mon nom (que je rechigne à écrire vous l’aurez remarqué (mais qui me lira (oui, je peux encore me montrer depuis mon anonymat fallacieux comme si j’ignorais ce qui allait m’arriver alors que tout est prévu) car chacun le connaît évidemment désormais) à cet endroit comme sur les affiches géantes promotionnant mon œuvre (il faudrait inventer un autre mot, plus fort que « œuvre », du genre « opus » mais ça existe déjà)) J’en étais donc au point où je me projette là où le lecteur de ce texte sait forcément que je suis arrivé, et il s’étonne de ma prescience, de ma capacité à m’être projeté en toute humilité (comme le prouvent les nombreuses hésitations des parenthèses) dans un avenir incertain qui a finalement eut lieu. Tout cela sera donc lu et analysé, démontré et contredis, argumenté soutenu et anéanti tout à la fois. Mais le texte transcendera toutes les thèses, tous les avis pour, d’une part, leur survivre comme il m’aura survécu (car je serais mort dans la drogue et la dépendance à un succès de librairie plus jamais revenu) et d’autre part témoigner de sa force quand lui seul se tiendra debout dans les rayonnages des bibliothèques et quand tous mes détracteurs et apologues seront aplatis dans les dépôts d’éditeurs tombés en faillite.

Henri regarda son texte, brillant sur l’écran de l’ordinateur portable. Et pleura doucement, sachant qu’aucun texte qu’il écrirait ne pourrait être aussi beau et utile que les romans pour enfants de cette JKR. Que contenaient-ils ces livres ? Henri n’en avait lu aucun, mais il savait que sans ces Harry Potter, ses livres à lui, si jamais il en écrivait, ne serait jamais lu. Le désir de lire, le plaisir de lire, venait par ces ventes et ces traductions en nombres indécents, et lui, Henri et ses textes fermés, littéraires, presque codés, lus par des maniaques célibataires se nourrissant de papier, littéralement, ne crachant que la colle des reliures, viendraient après, si seulement ils venaient, viendraient après et à la fin, comme l’éloge funèbre qu’on dit au dessus d’une tombe. Les livres colorés de JKR étaient de ceux qu’on raconte au-dessus d’un berceau, les merveilleuses aventures qui donne le goût de vivre, de lire, d’être libre.

– Henri ?

– Je suis là.

Nathalie poussa la porte de son bureau. Ils vivaient dans un trois pièces : leur chambre qui donnait sur une rue pour piéton, un salon sur rue, étroit en longueur où le canapé prenait trop de place, la cuisine et la salle de bain donnaient sur le couloir d’entrée, les toilettes étaient dedans. Il faudrait parler des placards, des meubles, tables et chaises diverses, de provenances variées (d’elle, de lui, des puces, d’un magasin particulier), de ce qui est suspendu aux murs : posters de lieux lointains retouchés aux couleurs « somptueuses », montagnes, étendues désertiques, vues du ciel, cartes postales d’amis et de famille, peinture, et puis les formes sombres des tâches taillées en flamme des poussières brûlées au-dessus des radiateurs, papier peint, carrelage de la cuisine blanc, carrelage de la salle de bain beige, les luminaires, les abat-jours en papier ; parler de tout ce qui fait qu’un appartement est un appartement unique, avec leur vie dedans : les livres, les disques, les marques de pâtes et de chocolat, tous les produits, où est placée la télévision et de quand elle date, autant d’informations qui éclaireraient la nature de la relation entre Henri et Nathalie, leur situation sociale.

Mots-clés

écrire   identité  
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