…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Piliers

mise en ligne : vendredi 14 décembre 2012

en divers oloé en ’celui-celle-ceux’ façon Jean-Louis Kuffer

celui qui taxe des cafés et se fait rembarrer parce qu’il dit pas "le mot magique", derrière le bar elle se laisse pas faire, question d’habitude, un jeu à deux et il abandonne comme d’habitude, lâche le "s’il te plaît" avec le ton d’un autre qui insulterait et obtient son café à emporter ou à prendre au bar à condition qu’il dise "merci" aussi, y’a pas de raison, il le jette par terre le merci, mais voilà, c’est dit, et quelque fois aussi après être allé aux WC il se cale contre le radiateur avant de repartir dans la rue où il marche, fait la sieste, attend, tourne dans deux ou trois rues pas plus, ne tend jamais la main, taxe une cigarette, parle tout seul ; où dort-il ?

celle qui lit des poches philosophie, crayon papier en main, annotant chaque page ou presque, son chignon tenu par deux autres crayons, son pied se balançant à une cadence venue peut-être du livre lui-même.

ceux qui prennent un petit blanc à onze heures du matin avant d’aller déjeuner, ici ou chez eux, ou ailleurs, ou retournent travailler avant une nouvelle pause à treize heures.

celui dont l’à-valoir court encore, et sa pile de documentation à côté, et ses chapitres qui prennent de l’ampleur dans le disque dur du PC portable recouvert de stickers, et la deadline repoussée.

celle qui dresse la liste de ses biens immobiliers avec une amie avant de l’emmener visiter un loft bien éclairé à rafraîchir.

celui qui ne sort pas pour répondre au téléphone et insulte à tout va "l’autre conne" à propos de qui nous n’en saurons pas plus à la fin de la conversation qu’au début ; il raccroche tout rouge et ne dit mot.

ceux qui restent sur le clavier, penché face à l’écran, souriants ou sérieux, avec ou sans livres à côté.

celui qui ouvre le Parisien et à peine ouvert semble déjà en connaître le contenu car il interpelle aussitôt à la ronde et derrière le bar où, elle, habituée, répond sans répondre, relance sans prendre position, sur les généralités communes à l’espèce humaine non sans quelquefois hocher plus fort la tête aux questions de taxes et de tous-pourris, non sans souvent ne pas lâcher sur les questions féministes.

celle qui, à midi et quart tous les jours, rejoint sa table pour déjeuner, retraité du quartier, bijoux, chapeau, manteau violet, elle sent tellement le parfum qu’à l’approche de midi et tant qu’il peut après le serveur n’installe personne deux tables à la ronde.

ceux qui viennent avec leurs propres journaux.

celui qui oublie toujours son chapeau.

celle qui se plaint que tout est sur internet et qui ne sait plus comment faire bien qu’on lui ait expliqué et que déjà le minitel elle avait jamais eu.

ceux qui rient tout seul et plus fort que tout le monde à leur propres blagues, sans se lasser et donnant des conseils sans jamais écouter.

celui qui attend de voir si la météo s’est pas trompé, si ses numéros au loto vont tomber, la prochaine connerie de tel ministre, la prochaine défaite de telle équipe, et qui finit par lire à voix haute la rubrique des faits-divers, le spectacle désolant et sordide de cette humanité qu’il ne comprendra jamais.

celle qui vient prendre en photo des filles modèles aux jambes longues comme des clichés, maigres à faire pitié, sur ce décor poussiéreux qui donne son ambiance intime et tellement dirty-chic au bar.

ceux qui établissent tous les possibles d’un dialogue de théâtre, en se demandant ce qui est boulevard et ce qui est gag, en parlant du background des personnages et de leurs gestes quotidiens, en buvant une pinte happy hour entre deux pauses clope.

celui qui parle politique du Togo à un ami ghanéen qui connaît bien la question mais parle beaucoup moins fort que le premier et donc écoute comme nous tous dans le café la conférence sur la corruption et les chances économiques du pays à certaines conditions et sous réserve de certains contacts ici et d’opportunités pour lui-même.

celle qui refuse de participer à ce spectacle à cinq si une telle arrive encore en retard et qu’elle se fout du monde, et qu’elle attendra pas cinq minutes de plus, laissant les autres en plan à se demander qui pour la remplacer quand finalement l’autre en retard arrive et j’ai l’impression de voir la première tellement elle lui ressemble, mais en souriante.

ceux qui écoutent les conversations en prenant discrètement quelques notes, n’hésitant pas en relisant quelques mois ou années plus tard à transfigurer ce que tout le monde a oublié et qui ne s’est peut-être même pas passé.

*

Photo, qu’on pourrait intituler un homme sans tête regarde un homme sans corps, prise dans la Galerie 26, Champs Élysées : Voyageur, sculpture par Bruno Catalano.

Mots-clés

voix   café   audio  
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