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Où le lecteur se décide à affronter sa propre lecture du Maréchal absolu de Jourde

mise en ligne : jeudi 17 janvier 2013

17 novembre 2012

Si, comme le souligne l’Hermite-Critique, Jourde parle beaucoup et mal de son livre, je n’irai pas lire ce qu’il en dit plus que ce que j’ai déjà lu. Dans ces interviews il parle peut-être d’un livre qu’il n’a pas écrit, un projet de livre similaire mais différent, non moins ni plus intéressant, il n’y a aucune raison pour un auteur de parler du contenu d’un livre qu’il a écrit puisque précisément il l’a écrit, je prétends donc que Pierre Jourde dessine dans ses réponses la carte d’un livre qui n’existe pas, qu’il le veuille ou non, j’apprécie ce livre qui n’existe pas autant que j’apprécie un livre que je n’ai pas lu et dont j’entends parler : je m’en fiche du résumé je veux lire le livre, et si je ne veux pas lire le livre, alors j’apprécie le résumé ou la glose, je lis l’un comme l’autre et m’en contente.

Donc je lis son Maréchal absolu, et tombe sous le choc de la langue ambivalente et glosante de ce dictateur, pardon, écrivain reclus, isolé, maudit, écouté de son unique confident, pardon, lecteur malingre d’une autre manière — cela me rappelle la situation effective de Jourde et spécialement de ce livre, à le lire nous sommes seuls au monde à lire l’illisible, façon Chevillard (cf. le dernier) se représente (lui ou…) et représente ses lecteurs (pareil) — et tous deux enfermés dans un isthme, le Maréchal entouré de quelques fidèles et d’une garde rapprochée, qui conspirent tout aussi bien, un isthme bouclé par les forces ennemis qui libèrent un pays, notre Maréchal est donc un hideux personnage qui ne cesse ne se contredire ou plus précisément de démonter le montage qu’il présente de sa vie, en commençant par l’état actuel de son monde, puis en se rapprochant de ses partisans, puis, tout en se dédoublant, comme devant un miroir deux clones se mireraient, à la fois identiques mais inversés dans le reflet, toutes combinaisons de mensonges possibles dans les différerents services, les agents double ou triple ou plus qui ne brillent pas tant par leur effective trajectoire complexe que par la manière dont elle est décrite dans une sorte d’objectivité impossible, de neutralité douteuse, de jubilation blasée, toujours désamorcée, qui tend au gouffre, à la cave, un côté reclus et universel à la fois que peut avoir la fiction, quand la voix qui parle ne sort plus que de cet endroit caché, quand les Rebelles ont enfin passés les obstacles, et puis on ira encore plus profond dans le passé historique, dans les labyrinthes d’agents secrets et de biographies inventées et de cruauté dictatoriale ; surtout : tout ceci ressemble tellement à ce qui s’est passé en Russie, on croit parfois lire des combines du NKVD, les questions auxquelles Staline pensait le soir avant de se coucher dans un mélange de paranoïa anti et faussement trotskyste et de folie de démesure dans les méthodes plus que dans les résultats. Jourde suggère dans ses interviews des dictateurs plus récents, également, oui, mais je les connais moins, à la fois parce que l’Histoire récente est plus difficile à lire, et aussi par ethnocentrisme, plus facile pour moi de voir tant de possibilités d’analogies avec Hitler, Staline et Mussolini qu’avec les récents dictateurs déchus dans des déserts que je n’ai jamais visités, et pour cause, tellement de ressemblances je trouve, que ce roman peut aussi se lire comme la matrice des dictateurs, le plan détaillé de leur cerveau fou, avec escaliers, placards à double-fond et sorties de secours factices. Malgré mes ignorances, ce genre de dictateur m’apparaît donc être parti d’Europe pour exister en Syrie, en Lybie, en Tunisie…, tandis que nous avons hérité d’un genre nouveau, encore très inexploré, insaisissable comme un compte en Suisse, et me fait dire que le roman de Jourde renouvelle une lecture possible du dictateur "à l’ancienne" ou à parti unique, tout en offrant à lire une fiction burlesque ; et puis tout à coup par hasard dans l’actualité quelque chose, une déclaration, un voyage médiatisé, une guerre, ramène l’un de nos chers dictateurs à temps partiel au rang de celui (ceux) décrit dans Le maréchal absolu, ne serait-ce que le temps d’une intrigue, d’une révélation, d’un loi votée rapidement, quelque chose de cette langue qui ment et se trompe elle-même, chaque jour dès le journal de 7h sur le radio-réveil, mais là dans le roman non pas cette langue-là que nous entendons mais celle qui nous est cachée et qui fabrique celle que nous entendons ; tout ceci de paranoïa consciente scintille donc, avant que le flux médiatique, sa boucle berçante, ne nous renvoie à nos activités bienheureuses de démocrates libres et riches et bien lotis.

Et puis il faut donc revenir au roman, car il s’agit de tout autre chose bien sûr, et il faut respirer aussi, et ma lecture et mes digressions n’intéressent personne au fond, car aujourd’hui la critique (la mass-critique) se veut universelle, tel ou tel point de vue ne vaut que s’il prescrit ou interdit, que s’il pend en place publique ou empaille dans son panthéon secret, et je suis mal placé pour l’un ou l’autre de ces expédients vu que je n’ai pas terminé le livre, ce qui pourtant à mes yeux n’est pas suffisant pour m’empêcher de le conseiller, de suggérer que cette plongée dans autant de pages va sans nulle doute vous emmener quelque part, reparlons-en à votre retour, si vous revenez.

Mots-clés

conte   Pierre Jourde   lecture   guerre  
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