…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le vieil homme assis

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Je vois ce visage figé, ridé, posé sur un corps assis, voûté. Je vois les sourcils blancs, deux lignes. Le regard droit dans une direction où quand je regarde je ne vois rien. Ce regard, chacun pourrait le comprendre.

Je vois ce regard occupé. Simplement occupé à se souvenir. Un souvenir qui tend tout le corps dans une position courbe. Chaque muscle résiste à reprendre une position droite. Chaque muscle se souvient. J’observe les légers tremblements de la bouche. Se souvient-elle d’une conversation ? Je vois les yeux qui clignent. Que visionnent-ils à chaque clignement ? Je vois les sourcils qui bougent à peine, se froncent ou s’arquent. Approbation, étonnement, doute, questionnement rétrospectif ? Aux joues, des tics vifs, insaisissables. Frustration, honte, regrets ? Combien d’instants de sa vie les fragments de son corps se remémorent ?

Ses mains croisées l’une sur l’autre sur ses genoux. Les années ont accentué les ridules, détaché les articulations, marqué les veines, tâché la peau, jauni les ongles. La prise des doigts a dû gagner en fermeté. J’imagine les tremblements que l’âge a inculqué aux mains qui prennent le journal, le verre d’eau, le pain. Mais j’imagine aussi l’assurance de ces mains pour serrer d’autres mains, prendre par l’épaule, caresser le visage, dire au revoir. Ses mains ressemblent au souvenir que j’ai des mains de mon grand-père. Calmes, fragiles, puissantes. Il se mouillait l’index à l’aide de sa langue pour séparer les pages du journal. Il se frottait les mains sur les cuisses après avoir coupé le pain farineux.

Les pieds changent parfois d’orientation. Pivotent comme pour se lever et marcher à grandes enjambées. Vers là où il se souvient. Mais il reste assis. A regarder cet endroit où je ne vois rien. Ses pieds peuvent encore guider son corps où il le veut, dans le temps qu’il s’est imparti pour y parvenir. Ses pieds doivent connaître par cœur les chemins. De chez lui au marché. De chez lui au jardin. De chez lui au cimetière, allée 17. Ses pieds doivent commencer à hésiter face aux escaliers. Surtout face aux escaliers mécaniques. Mais là où il va, y a-t-il des escaliers mécaniques ? Ses pieds doivent rester en contact avec le sol plus longtemps dans les lieux où il va pour la première fois. Club d’échecs de son quartier. Quatrième étage de la clinique Berthier. Le nouveau jardin public rue Monge. Je me souviens de la première chute de mon grand-père. De longues minutes, il est resté assis par terre, près du lieu de sa chute. Il serrait un mouchoir contre la plaie, au genou. De longues minutes il a cherché des yeux la pierre qui l’aurait fait tomber. Le trottoir était parfaitement plat à cet endroit. Sec. C’était en juillet. La peau était fragile. L’hématome a mis de longues semaines avant de disparaître.

Je vois ce visage paisible et préoccupé, dont le regard se souvient de. Dont les mains tremblent à l’idée. Dont les pieds hésitent avant de. Je vois ce visage, et je me souviens. Je vois ce visage figé, ridé, posé, et mes yeux se perdent dans une direction où personne ne peut rien voir. Où personne ne peut rien. Et moi, qui me regarde ?

Mots-clés

mort   visage   ville  
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