…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Jouannais, Jean-Yves. L’usage des ruines.

mise en ligne : mercredi 16 janvier 2013

Extrait de "Emmanuel Evzerikhin"

Un crocodile vivant a été capturé. Il est gigantesque. Ses mâchoires sont entravées. Son corps, immobile, repose sur le plateau d’un camion. Autour de lui, en cercle, les soldats américains, lesquels ont dû le capturer et le regardent maintenant. Ils semblent le regarder depuis longtemps, au point de ne plus le voir. Regard déjà très ancien, de l’âge de la guerre même. Nul sentiment ne transparaît sur leur visage. L’énorme prédateur préhistorique n’est pas un trophée. Il ne symbolise pas le mal abattu. Il n’est pas l’ennemi. Ce que les soldats croient voir là c’est la manifestation tangible de leur propre cerveau dit reptilien, de cet outil de quatre cent millions d’années qui se souvient de l’époque où des poissons sortaient de l’eau pour devenir batraciens. […] Ce premier cerveau, responsable de la haine, de la peur, de l’hostilité, de l’instinct de survie, de la hiérarchie, du clanisme, du besoin d’un chef, il se tient devant eux. Ce cerveau qui intimide les néo-cortex dans les situations irrationnelles et violentes, ce ressort tendu du meurtre, les soldats l’ont élevé sur un socle. Dans le crocodile, les hommes ne voient pas la guerre, ils se découvrent en guerriers.

*

Extrait de "Scipion Émilien"

La guerre ne serait bruit et fureur que dans son allure, nullement dans sa fonction. Le conflit entraîne les peuples à ne se préoccuper que les uns des autres, à se rencontrer tant que la diplomatie ou l’éreintement définitif ne les ont pas contraints à la paix. La guerre comme culture en partage pour la durée de son règne. Cette préoccupation, totale, exclusive, tient les nations, comme un chœur, dans une temporalité, une climatologie communes tant que durent leurs débats. Ce en quoi Scipion Émilien croit, c’est que tout guerrier s’envisage comme l’artisan d’une harmonie universelle. C’est le sens exact du mot “pacificateur”, qui aspire à donner de la guerre un autre visage que celui de ses désastres.

Jean-Yves Jouannais. L’usage des ruines, Verticales, 2012.

Mots-clés

Jean-Yves Jouannais  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi