…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Les chaussettes roses rayées de bleu.

mise en ligne : lundi 21 janvier 2013

18 janvier 2013

Du fond du métro aérien sans compartiments, la voix plaintive a un accent qu’on dirait, à défaut de connaître ces langues, "de l’est", ou "roumain", très marqué, "scuzi di dirang’, lé bébé lé bébé, lé lait peux pas acheter", la voix porte et la femme s’avance lentement, comme en glissant, le nourrisson en écharpe placé sur le côté et positionné de telle façon qu’il fait face de trois-quarts.

Dehors il fait -7 et dans le métro pas mieux, voire moins avec les courants d’air. Elle marche au rythme lent de sa complainte, une phrase, un pas, la phrase répétée, un pas de plus ; est-elle la mère ? Elle est jeune, elle marche en chaussettes roses rayées de bleu sur le sol plastique de la rame. Le nouveau-né a les yeux fermés, il a l’air, bien que pelotonné dans plusieurs épaisses écharpes de laines et avec un gros bonnet, frigorifié. La mère, disons la mère, a les yeux ronds, elle marche lentement et parle fortement avec peu de modulation. J’ai envie de lui dire qu’il ne faut pas rester là, qu’elle devrait être au chaud, où que ce soit, que ce n’est pas à elle de faire ça, la manche, ou alors pas avec un enfant ; mais quelque chose m’arrête. C’est son regard presque fou, c’est le visage endormi mais trop immobile du bébé, bien que je sache qu’un nouveau-né suffisamment ligoté puisse paraître un petit paquet sans souplesse je me dis qu’il s’agit soit d’une poupée au masque ciré extrêmement bien réalisé et d’une actrice remarquable, meilleure que celles qui, avec le même accent, sur le Champ-de-Mars, semblent trouver par hasard une épaisse alliance dorée juste derrière vous et vous la tendent, et que je me tiens-là devant une sorte d’aboutissement théâtral de la "mendicité dans les lieux publics" ; soit il s’agit d’un autre "masque de cire", l’expression commune pour décrire le visage figé des morts, dans lequel on devine instinctivement quelque chose d’enfuit sans savoir le nommer autrement que par "la vie l’a quitté", oui la vie l’a quitté ce petit corps en écharpe et un peu de côté et elle le sait mais, comme moi qui ne fait rien comme toujours l’on ne fait rien quand quelqu’un dans le métro fait la manche, quelque chose l’empêche.

Je me décide finalement et lui tiens mon discours sur le grand froid, qu’elle ne doit pas garder l’enfant avec elle pour faire la manche, qu’il doit rester au chaud, à l’abri, près d’un feu, et je dis qu’il est mignon et en profite pour lui effleurer la joue, je veux vérifier, et sa peau est plus glacée que la glace de ce mois de janvier, la mère psalmodie toujours, avec une voix à peine plus haute encore. Aucune réaction réflexe du nouveau-né quand je frôle, avec une maladresse feinte, les cils, alors je frémis, et sens le métro qui ralentit et vois le nom de la station. Je tire par la manche la jeune maman maintenant apathique au regard affolé, nous sortons, nous sommes tout près de l’hôpital Lariboisière, je ne sais pas ce qu’ils y ont comme spécialités, peu importe, comme dans tout hôpital il y fait très chaud et il y a une morgue. La mère se tait durant le trajet. Je ne sais pas quand l’enfant est mort, dans le métro, un peu avant, ou alors hier soir et elle le sait, après une nuit de pleurs à le serrer inutilement dans ses bras (où vit-elle ? dans un foyer ? Ou dans un de ces bidonvilles de tôles, de carcasses de camionnettes et de braseros, au nord de Paris, qu’on voit en bordure de l’A1 ou du RER B ? Ou encore un de ces campements sous le périphérique aux portes de Paris ?), et ce matin elle ne sait plus, quelque chose en elle s’est brisé qui fait qu’elle ne change rien, qu’elle continue sa journée comme celle d’hier et comme toutes celles d’avant et comme toutes celles qu’elle s’apprêtait à passer. Dans le hall d’entrée de l’hôpital, je repère deux infirmiers, ils me voient, ils la voit, nous n’échangeons aucune parole, je crois qu’ils comprennent immédiatement en voyant la petite face inerte aux yeux fermés, la maman recommence alors à dire qu’elle n’a pas de lait, "s’il vous plaît, s’il vous plaît". Les deux hommes l’emmènent, me font un signe de tête que je ne parviens pas à interpréter, je la vois s’éloigner, glissant sur le sol javelisé de l’hôpital ses chaussettes roses rayées de bleu.

Mots-clés

corps   mort   neige, froid  
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