…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le coup de pied

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Il était assis sur une des chaises de jardin en plastique blanc, sous le parasol. C’était la fin de l’après-midi et il regardait les enfants jouer au foot sur la pelouse. Elle était bordée d’une haie de thuyas, de quatre massifs d’hortensias et d’un vieux tilleul. Derrière lui, la maison, toutes fenêtres et portes ouvertes, diffusait en sourdine Les contes d’Hoffman, et sentait l’ail et le persil d’une préparation qui commence à cuire. Il faisait beau. Les enfants étaient pris au jeu, en pleine coupe du Monde, ils étaient en finale. Le ballon fut dégagé en touche et roula jusqu’à ses pieds.

« Grand-Père ! Renvoie la balle ! » Il rit, tapa d’un bon coup de pied la balle, au contact de laquelle il se souvint du contact de la balle à son pied, quand il était enfant. Le bruit sec qui résonne à peine dans l’air comprimé de la chambre à air. Le toucher mat deviné à travers la chaussure. L’impulsion donnée, ressentie dans la cheville et jusqu’au genou, la trajectoire réelle du ballon, parfois décevante, parfois surprenante, quelques fois si proche du tracé espéré… Mais, toujours présente, la joie d’avoir touché la balle, d’avoir reçu la passe, d’avoir transmis l’action, d’être là.

Il savoura son coup. Plus qu’aucun enfant ne le savoure jamais, se dit-il. Et puis il sourit en les regardant se relancer dans le jeu. Il soupira d’un soupir d’aise, sans tristesse, car il gardait la tristesse en lui, ne la laissait jamais apercevoir le dehors, ni le dehors l’apercevoir.

Avec un allegro pour soprano, la bonne odeur du porc cuit au thym arriva jusqu’à lui. Combien de souvenirs ce parfum fit-il revenir à sa conscience ? Combien ne parvinrent pas à l’effleurer ? Combien préférait-il garder dans l’ombre triste ? Car c’était un des parfums les plus présents, les midis d’été, avant qu’elle ne disparaisse. Pourtant, grâce au thym, il se souvint, car tant qu’elle était là il n’avait pas été triste, même sur la fin. Et puis après, après ce court instant qui fait cesser l’être, les souvenirs, les images, les sons, l’avaient accompagné. Les parfums étaient plus délicats, fugaces, plus difficiles à garder en mémoire, alors il aimait en retrouver un dans l’air, inattendu. Il sursauta, son cœur s’emballa. Il respira, toussa, bougea un bras, non, ça allait bien, il s’était juste assoupi, son cœur s’était ralenti et sa respiration avait faibli, alors il avait pris peur. Maintenant tout allait bien.

Il posa les mains bien à plat sur les accoudoirs et se leva, faisant se tordre la fragile chaise de jardin en plastique blanc. Il regarda la balle aller d’un jeune pied à l’autre. Il attendit, mais la balle ne vint pas vers lui. Il aurait aimé pouvoir la toucher encore, entendre l’impact contre sa chaussure. Sentir l’élasticité du cuir et tenter de donner une direction à son tir. Il aurait aimé pouvoir le faire encore une fois car tout à l’heure cela avait été un peu vite. Il avait été surpris. Il aurait voulu prendre plus de temps, il aurait voulu recommencer maintenant. Mais il savait que même s’il pouvait, maintenant, frapper la balle, il lui resterait cette frustration. Car le temps du contact était toujours si court. Un simple instant. C’était bientôt le final de l’opéra, mais il sonnait comme un épilogue à ses oreilles. Il va falloir changer de CD, ou remettre le même, se dit-il. Il se demanda surtout quand il aurait l’occasion de toucher à nouveau une balle du bout du pied, rien qu’un court instant. Il tourna le dos au jeu pour entrer dans la maison et aller discuter avec sa fille, dans les merveilleuses odeurs de cuisine.

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