…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Décor L.

mise en ligne : samedi 2 février 2013

1er février 2013

Le meilleur moyen de parler d’un sujet, d’un lieu, reste encore de pratiquer, aiguisé, un plan de coupe. C’est ce que fait Anne Savelli pour Décor Lafayette, paru ce mois-ci chez Inculte.

Par exemple.

Le Camp des Tartares, XVIIIé siècle, fondation des Grands Magasins, génétique du lieu qui traverse le temps, nous ne sommes ni rue Lafayette, ni boulevard Haussmann, voilà comment commence la visite, par le tranchant de l’ailleurs, du déplacé, voilà qui nous donnera la fondation par l’Histoire, celle par les mots, celle par les légendes, celle par l’oubli.

Mlle Lapierre se courbe depuis l’enfance, a dû casser côtes et reins, vertèbres, chevilles pour entrer dans les pièces, se briser

Mlle Lapierre est une géante comme une autre, comme on en trouve encore aujourd’hui aux Grands Magasins, Galeries et autres, mais cette Mlle Lapierre a plus de relief, de hauteur malgré ses moins de quatre mètres par trois ("la prostituée, celle de bas-étage qui habite au premier n’en finit pas de se demander ce qu’elle serait devenue si elle s’était réveillée un matin mesurant deux mètres vingt"), de plastique pour tout dire, même si le mot peut paraître mal choisi, on ne parle pas comme ça à qui est lutteuse dans un cirque (mais c’est une autre histoire), et même si elle manque de photogénie mais c’est normal vue la date précoce anté-technologique, elle se promène sous des arcades oubliées, ne connaît pas non plus l’escalier monumental qui sera démonté en 1974, "concassé, réduit en gravillons", tout comme nous ne le connaissons plus, "pourtant, la cliente, à la rampe, si elle se penche vers lui, perçoit des cris, des roulements de tambour. Appel de grévistes, rumeurs de barricades : vous les entendez ?"

Les vendeuses s’emparent des chaises longues et des cabines de bain, ouvrent les parasols, raflent boissons et livres, sèment du sable, montent une bibliothèque, Paris plage c’est ici.

Oui. Ce livre est aussi un outil de lutte, grâce à sa voix qui sort de la rumeur, comme peu de voix savent le faire, et il nous permet de ne pas être simple visage mêlé aux autres visages, perdus "dans la crise de pauvres images", sous la "violence du verbe auquel succède un bruit de sirène dans le grand magasin".

Des titres et des repères orientent le lecteur en mal de tourisme et de confort, si bien qu’il pourra prendre ce livre pour guide d’un quartier parisien, exemple :

DANS L’ESCALATOR
Encore

Repères
Sans.

Elle panique.

Un index est également disponible à la fin du livre. Précisément, plusieurs index. Celui des peurs, celui des tentations, il y a l’index de qui l’on croise (la foule, des elle, des géantes, l’homme du désir, ceux et celles qui travaillent, des clientes (aguerries, sadiques ou maquillées…) etc.), l’index pour le rez-de-chaussée, celui de la rue Lafayette. Un extrait de l’index "Par le bruit, le son" :

Bruit de la circulation, de la rue : 9, 18, 20, 38
Brouhaha : 9, 80, 88, 90
Musique : 8, 87-90, 98, 123, 126
Chant, chansons : 40, 87-92, 132, 134, 165-167, 189, 192
Cris, appels : 5, 38, 61, 71, 88, 100, 102, 126, 149, 150, 154, 171, 189, 190, 192, 211
Voix qui nous parle : 145-15
Sirènes : 18, 20, 121, 206, 22
Bruits de vaisselle : 90

Et si le visiteur s’inquiète des cris, il pourra alors compulser le catalogue alphabétique, le tournant de son index, là encore, puisque le livre est papier :

L lait corps ; lampadaire ; lampe ; layette ; legging ; linge (de maison, de table) ; lingette intime ; lit ; livre (de cuisine) ; lotion (aux résines tropicales ; tonique aux fleurs ; au pamplemousse) ; lubrifiant intime ; lunette (acier, rose) ; LUNETTES DE SOLEIL (aviateur, pilote, masque, ovales, rectangulaires, oversized, gun, griffées, unisexe, ambre, écaille, caramel, olive, ivoire, anthracite, bronze, dorées, argentées, grises, orange sanguine, marron strié, à branches "boucles de ceinture", strassées, tressées, aux verres ajourés, verre organique, en polycarbonate, minéral) ; libido vitamines

N’oublions pas qu’il s’agit d’un livre, et si nous disons ici "visiteur", il s’agit bien sûr du lecteur, vous, qui êtes présents dans le livre aussi bien qu’un autre, cela ajoute à l’assurance d’être à votre aise dans ce livre.

Le lecteur, fidèle à ce qui l’obsède, n’y regarde pas de si près.

Cela étant dit, n’oublions pas ce par quoi Décor Lafayette commence, cet incipit :

Absurde d’écrire sur les grands magasins. Les grands magasins n’existent plus, réduits à des affiches, soldes, blanc…

Comme ça et, il nous faut bien finir par l’avouer, car pourrons-nous dissimuler longtemps, puisqu’"au plafond s’épanouissent de grands pétales, blancs ou bistres, qui cachent mal la mécanique, tuyauteries, soufflerie soudées" ; voilà peut-être comment tout commence, et de bien d’autres façons aussi.

Car à lire ce livre, on finit par se demander si "la plus grande femme du monde", n’est en fait pas tout simplement Anne Savelli, publiée cette fois-ci chez Inculte .

*

Crédit photo : Anne Savelli.

D’autres extraits, ici.

Mots-clés

ville   corps   lecture   Anne Savelli   voix  
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