…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Le boulanger

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

« 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris. » L’adresse de l’expéditeur aurait dû surprendre Alfred Givord. Au coupe-papier, il ouvrit l’enveloppe, la lettre dedans lui apprit sa nomination. Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui ait été choisi ? Pourquoi, puisqu’il n’avait jamais réalisé aucun film ? C’était une erreur : il était boulanger à Péronne, dans la Somme. Il avait cinquante huit ans, des cheveux blancs. Veuf.

Il montra la lettre au mitron, à la caissière, à une cliente qui venait acheter sa demi-baguette quotidienne.

— Le Festival des Autres ça s’appelle. Du cinéma d’auteur. Ils m’ont confondu avec un réalisateur qu’aurait le même nom que moi !

— Ah oui ! dit la cliente, vous êtes un homonyme.

— A moins que ce soit un type qui ait un pseudomine, et c’est pourquoi ils se seraient trompés…

— Un pseudonyme, corrigea la cliente.

Il retira son tablier, épousseta machinalement la farine prise entre les côtes de son pantalon de velours, sans résultat. Il se faufila dans le couloir, puis poussa la porte à battant. Le four à cette heure-ci était éteint. Il referma une huche à pain, vide. Poussa une autre porte qui donnait sur une petite pièce carré, des étagères sur un mur avec des classeurs, des livres reliés aux tranches nues, une table à tiroir encombrée de papiers, pochettes, enveloppes, stylos, et d’une caisse métallique rouge avec la clé plate, sans porte-clés, sur la serrure, un tabouret. Il s’assit sur le tabouret. Sur la table il poussa un journal de mots croisés, prit le stylo qui était posé sur un dictionnaire, un beau stylo, un cadeau de mariage, longtemps. Il barra son adresse, « Alfred Givord, 12 boulevard Paul Auster, 80200 Péronne », et réécrivit celle de l’expéditeur à la place, « 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris ».

Quatre jours plus tard, une autre lettre, même grain épais, même adresse « 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris », avec dedans un mot manuscrit : « Monsieur Givord, ne refusez pas cette nomination. C’est un formidable moyen de transmettre votre message. » Il soupira, se dit qu’il suffisait de jeter ce courrier, quand le téléphone sonna.

— Alfred Givord ?… Pourquoi avoir renvoyé votre nomination ?

Il gonfla la poitrine et répondit :

— Madame, je suis artisan boulanger, c’est une erreur.

— Oui, je sais que vous êtes l’artisan du cinéma, le Festival sera pour vous un moyen d’exprimer votre vision…

— Vous ne comprenez pas, je suis réellement artisan boulanger, à Péronne, c’est une erreur, vous vous trompez de Givord.

Il raccrocha.

On sonna à la porte de la maison.

Garée devant : berline blanche, large élancée, vitres fumées. Une dame blonde et bronzée, en jupe courte, maquillée, coiffée, avec tout sur elle l’air très cher, lui sourit comme jamais on ne lui avait sourit :

— Je suis si heureuse de vous rencontrer Monsieur Givord ! Nous nous sommes parlé au téléphone il y a un instant. Venez vite, nous allons être en retard.

— Vous voulez voir ma boulangerie ? Je vous dis que vous vous trompez de Givord ! Je suis boulanger, comme l’étaient mon père et mon grand-père !

— Ah… Monsieur Givord… Je vous reconnais parfaitement dans vos rêves, dans votre fureur tranquille. Allez, venez, le festival se prépare, nous devons passer à la direction de Paris avant de descendre sur la Côte.

— Je veux parler à votre directeur, j’en ai assez qu’on me harcèle !

— Mais bien sûr, montez Monsieur Givord.

Elle ouvrit la portière arrière.

*

Paris. Rangées de platanes, immeubles anciens aux façades impeccables. Une longue rue qui monte doucement, au numéro 44, une plaque dorée.

Alfred Givord entre. On lui souhaite la bienvenue. Il brandit sa carte d’identité pour les repousser. Il proclame :

— Alfred Givord, boulanger à Péronne ! Je veux voir le directeur !

On l’applaudit, on le félicite.

— Monsieur Givord, nous n’avons pas besoin de preuve, lui assure la dame blonde et bronzée qui marche juste devant lui. Il tient fermement sa carte, la montre à tous ceux qu’il croise. Deux hommes et trois autres femmes tournent autour de lui, « café ? biscuit ? jus de fruit ? whisky ? j’ai un scénario à vous confier… J’ai une amie comédienne au théâtre qui est for-mi-dable ! » Lui, continue de leur répondre en montrant sa carte d’identité : « Alfred Givord je vous dis ! » Tous acquiescent et lui indiquent où passer à travers les couloirs et les colimaçons jusqu’au bureau du directeur. La rumeur se répand et le précède : « Givord refuse d’être nominé !… Il s’engage contre le système de récompense… Ça va faire un scandale !… Appelez tout le monde ! »

— Tout va s’arranger, lui murmure la dame blonde et bronzée.

— Rien du tout ! il répond en criant. Je fais pas de cinéma moi !

— Bien sûr, lui glisse-t-elle derrière l’oreille, vos films sont au-delà du cinéma…

Elle se rapproche de lui, pour mieux le guider dans les couloirs, à travers les bureaux où les gens, debout, l’applaudissent. Elle le guide, le tient par l’épaule, pour passer les portes elle doit se serrer contre lui et c’est une insulte de plus, pour Alfred Givord, de sentir les seins de la dame blonde et bronzée se presser contre son flanc, mais de ça il ne peut rien dire, et une rage silencieuse s’ajoute à celle que peut exprimer sa carte d’identité brandie. Ils entrent dans un couloir qui se termine sur une porte. Une plaque : « Monsieur le directeur »

— Entrez.

La dame blonde et bronzée lui retire sa carte d’identité d’entre ses jointures blanchies. Elle le pousse et ferme la porte derrière lui. Le bureau n’a pas de fenêtre, dans les rais de lumières des lampes, de la poussière remue…

*

Alfred Givord est sur la Côte, sur une plage privée, allongé sous les palmiers, les projecteurs. Alfred Givord sort en boîte de nuit. Alfred Givord trinque dans le restaurant d’un palace. Alfred Givord est du côté où les marches se montent. Alfred Givord est applaudi, rit, et fait rire. Alfred Givord retrouve les acteurs, les assistants, les techniciens, les costumiers, les décorateurs du film qu’il aurait tourné. Tous le trouvent vieilli, cheveux si blancs, regard fuyant mais toujours « la même étincelle », disent-ils. Alfred Givord ne porte plus de chemises à carreaux. Alfred Givord s’est bien joué d’eux. Alfred Givord a une idée sur ce qu’il va faire ensuite, il va leur jouer à tous un sacré tour. Il a dit tout ce qui lui passait par la tête à propos de ce film qu’ils ont bien dû voir, eux, et tous ses mots sont tombés justes. Il a surtout dit la vérité : Alfred Givord, boulanger à Péronne, une erreur ; et tout le monde a rit en repensant à cette scène dans les bureaux de la direction du festival à Paris.

*

Alfred Givord est dans sa chambre d’hôtel. Vue sur mer, un matin de printemps. Il est huit heures.

Des bruits étouffent dans le couloir. Le téléphone sonne. On demande Alfred Givord. Il pense à ses enfants, à ses amis, il pense à la boulangerie. Il décroche et demande :

— Qui appelle ?

On lui répond que quelqu’un cherche à rencontrer le réalisateur. Alfred Givord regarde ses mains faites pour pétrir. Ce matin, Il est passé près d’une boulangerie, a senti l’odeur de pain cuit. Cette nuit, Alfred Givord s’est réveillé en sursaut à trois heures et demie. On cogne à la porte. C’est la dame blonde et bronzée. Elle est embarrassée de dossiers et de cassettes vidéos.

Alfred Givord suit les jambes lisses et hâlées qui lancent l’une devant l’autre des tennis blanches et brillantes. Des couloirs, des escaliers, des couloirs …

Alfred Givord essaie de se souvenir. Quand cela a-t-il commencé ? Tout est flou à travers les soirées clignotantes, les coupes de champagnes, les interviews, les écrans de télévision. Il est vidé de tout ce jeu qu’il a joué pour montrer… Il a oublié ce qu’il voulait montrer. Alfred Givord se souvient d’une lettre qu’il avait reçue et qui lui apprenait sa nomination. « 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris » l’adresse apparaît en lui comme s’il l’avait lue ou entendue dans le passé…

…des escaliers, des couloirs et des couloirs. Devant une haute porte capitonnée, à même le sol, la dame blonde et bronzée se penche et pose ses dossiers, se redresse, se retourne et rend à Alfred Givord sa carte d’identité, elle tire cette lourde porte.

*

Alfred Givord entre. La porte se referme sans bruit. La pièce n’a pas de fenêtre, dans les rais de lumières des lampes, de la poussière remue. Odeur de farine. Meubles anciens. Tout au fond, un fournil rougeoie. Juste à côté, sortant de l’ombre pour enfourner des pains, un homme aux cheveux blancs, habillé d’un pantalon de velours à grosses côtes et d’une chemise à carreaux. Sur une table, un stylo est posé près d’un bloc-notes vierge. Alfred Givord s’assoit sur un tabouret et s’empare du stylo.

Mots-clés

cinéma   télévision   fantastique  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi