…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

Camille, cinq ans, élevé dans une totale ignorance de classe.

mise en ligne : mardi 19 février 2013

Un couple de Chalo Saint-Mars, près d’Étampes, dans l’Essonne, a décidé d’élever son enfant dans une complète ignorance de classe, en opposition à la théorie dite de "la lutte des classes". "C’est cruel d’imposer une classe sociale à un enfant", nous confie sa mère. "Sans parler de la ’lutte’, quel mot affreux".

Camille a bientôt cinq ans, il a grandit à Chalo Saint-Mars chez ses parents, et va bientôt rentrer à l’école, en cours d’année après les vacances d’hiver. Nulle doute que dans la cour de récréation ses camarades de classe se chargeront de lui dire la vérité, mais pour ses parents, Camille choisira, parmi toutes les possibilités ouvertes par le concept "d’ignorance de classe".

La mère de Camille explique. "Nous n’avons pas révélé à Camille ses origines ouvrières, que son papa soit fraiseur intérimaire et que sa maman soit caissière, ne doit pas influencer ses choix de classe futurs." L’ignorance de classe est une école américaine de pensée qui a le vent en poupe et préfère cacher le plus longtemps possible aux enfants le milieu duquel ils sont issus afin de ne pas influencer leur vie future dans telle ou telle classe, qu’ils auront choisie.

C’est pourquoi, depuis son plus jeune âge, Camille bénéficie tour à tour des attentions bourgeoises d’une éducation stricte et riche, et du désintérêt provoqué par trop d’heures d’un travail épuisant et d’une éducation pauvre confiée à la télévision. Un jour Camille étudie la cantate BWV 107 de Bach et bénéficie d’un cour de solfège individuel, le lendemain il a droit au Gambadou de Patrick Sébastien, inaudible sous le fracas d’une dispute pour le cubi de rouge.

"Camille pourra choisir sa classe sociale plus facilement", nous explique le papa. "Pour moi il n’est pas un enfant d’ouvrier, futur chômeur, pas plus qu’un gosse de riche, futur exploiteur, pour moi c’est Camille." Camille joue aussi bien au docteur ou au maçon, fait le ménage avec son aspirateur à bille ou manipule sur sa tablette tactile des courbes de valeurs d’échange sur le marché nippon. D’après son entourage il est stable et équilibré.

Les parents de Camille sont très attentifs à ce qu’aucune fuite ne vienne faire s’effondrer leur plan d’éducation, et pour cette raison l’entourage est très présent, très impliqué, y compris financièrement, même si ce n’est pas facile tous les jours. Un oncle de Camille nous confie : "Y’a de ces jours où faut mettre un paquet de pognon pour que ce satané gamin ait un jour la dernière play-s-p (sic) et le lendemain un piano à queue avec un maître de chant qui va avec. C’est que la banque nous a à l’œil maintenant. Je préfère les jours où qu’on va faire les ferrailleurs à la décharge municipale !"

Nous avons contacté Marlène Lanvin, psychanalyste à Étampes, qui nous a cité d’autres cas semblables, au Canada, en Suède et en Angleterre. "Il s’agit", nous explique-t-elle, "de rompre avec un modèle social hérité du XVIIIé siècle, et même bien avant la Révolution française, si l’on pense aux serfs, aux esclaves, en créant des conditions de neutralité objectives et totales qui permettent à l’enfant de vivre pleinement la classe sociale qui lui conviendra le mieux."

Chez les chaloins, on ne s’offusque pas, et Camille est même très populaire puisqu’il aide Maurice Tournant, le boulanger, pour ses fournées de quatre heures du matin, et Edgar Leplacé, l’agent immobilier, pour distribuer ses brochures. Le jour de notre visite à Chalo Saint-Mars, Camille revenait de chez Maitre Christine Larune, huissier de justice, qu’il venait d’aider à saisir les biens d’un habitant surendetté dont nous préservons l’anonymat, et se rendait l’après-midi à l’usine de retraitement des eaux usées pour nettoyer les canalisations accessibles par sa petite taille.

*

Un article à la manière du Gorafi.

*

Photo : Mairie de Chalo-Saint-Mars (France, Essonne), par Gaetan Poix, source : Wikipedia.

4 Messages de forum

  • Un grand doute jusqu’à la lecture de la mention "à la manière du gorafi".
    Intéressant en revanche et le prénom Camille met également sur la voie des genders studies. Dans cette perspective anti-déterminante, on se dit, que finalement, la chose pourrait être envisageable.
    Très amusant.

    Voir en ligne : social studies

    • Oui, c’est en réaction aux gender-studies devenues plus que des studies en Angleterre, en Suède et ailleurs, puisque quelques enfants jusqu’à l’âge de 5 ans, d’entrer à l’école, sont élevés dans l’ignorance de leur sexe ; plusieurs articles récemment.

      Ne sachant quoi penser précisément de tout ça, et devant la radicalité de la chose, tout en devinant quelque chose de foireux, ressenti à la manière irrationnelle d’un mauvais pressentiment et n’aimant pas ça pour ce son aspect non-pensé, j’ai transposé, pour voir, la manière du Gorafi s’imposant d’évidence pour moi ici ; aucune idée de la pertinence de mon geste par rapport aux gender-studies, s’il est drôle en soit, si la transposition a du sens et peut servir à une réflexion etc., chacun en pensera ce qu’il voudra au-delà…

      Enfin, je n’ai pas beaucoup avancé dans ma réflexion là-dessus pour le moment, à part cette transposition et tout ce qu’elle peut avoir d’hasardeux…

      • Comme je vous le disais ailleurs, le propos m’a particulièrement amusé.
        Quant à la question des gender studies, je m’y suis récemment intéressée et n’ai, comme vous, pas encore su me forger une opinion très claire à ce sujet.
        La pédagogie de l’égalité telle qu’elle a été proposée et mise en place en Suède dans les classes maternelles met concrètement en exergue la volonté de ne pas confondre ce qui serait propre au genre ou au sexe. Cette expérience me paraît être une façon intéressante de mettre à mal le concept de déterminisme social. Est-elle bonne ou mauvaise ? Je n’ai pour ma part qu’une vision subjective de l’enfance et n’ai pas été mise à l’épreuve de l’éducation n’ayant pas de progéniture. Difficile dès lors d’entrer concrètement dans le vif du sujet. La lecture du Deuxième sexe est assez éclairante, quoi que très orientée. On m’avait par ailleurs conseillé de prendre connaissance des travaux d’Elsa Dorlin.
        Tout ça est encore un peu flou.
        En revanche j’aime l’idée de pousser dans ses retranchements l’exercice pro égalitaire car il n’y a pas, à mon sens, d’égalité propre et sans défaut. L’égalité m’apparaît souvent être un principe faire-valoir instrumentalisé à tort et à travers, tout particulièrement dans l’exercice politique.
        A suivre. Quant à Camille, il est peut-être la relève idéal du front de gauche. "Richesse pour tous !"

        Voir en ligne : http://accheron-enmarges.blogspot.fr

        • Ce que vous dites me semble plus raisonnable et intelligent que les expérimentations, extrêmes et rares, révélées et mises en avant par une presse qui ne cherche pas la vue d’ensemble, le fondement théorique, l’enquête ; oui, tout simplement chercher l’égalité, au minimum ne pas aller soi-même vers les différenciations qu’impose la société, sans pour autant aller dans un non-dit qui me paraît totalement étrange et inutile… Merci pour ce message !

Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi