…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Coup de tête

mise en ligne : vendredi 15 mars 2013

14 mars 2013

Roman d’aventures ?
Roman adolescent ?
Roman initiatique ?

Oui, d’une aventure foireuse, d’un adolescent paumé, d’une initiation ratée ; on pourrait dire ça aussi. Bien sûr Nil restera le transmetteur, le compagnon, pas si raté que ça, dans un monde qui est, lui, à côté de la plaque, ça commence par fuir (une pulsion), par une explosion (une fuite aussi), par beaucoup de choses, il manque une main déjà, devenu clodo, fuir encore, et au bout de la fuite, quoi ?

Combien de temps passé là j’en ai aucune idée. L’horloge de la gare sur le parvis tranché elle indique que dalle ou alors si c’est le cas j’arrive pas vraiment à lire. À la place, je me fie au nombre de décharges de la benne bleue sur le chantier.

Beaucoup d’ellipses, pas du corps bien qu’il manque une main, le corps et ce qu’il a d’absent restera entier, tout le temps ; non, ellipses de la pensée, de l’action. Saccades, montages avec rushes perdus quelque part on sait pas où ni comment. Certaines descriptions effacées visiblement, mais aucune marque, ni aucun ingrédient industriel, aucun médicament, aucune molécule ne manquent.

Des fois on ouvre la porte d’un bar : j’arrive à décrypter les quelques notes qui s’échappent de l’intérieur mais tout ce que je trouve c’est l’air général, jamais le nom du truc.

Des explosions comme principe du contre-feu mais il faut parfois longtemps pour savoir quel feu l’on contre et par conséquent aucun moyen de rien savoir, si ça va marcher, pas marcher, si c’est le bon feu, la bonne explosion.

il y aurait bien le turquoise de l’eau de la piscine, mais il faut encore pouvoir s’y trouver, dans un reflet, quelque part, une nuit au hasard

Je lis : Blancs d’œufs – Poudre à lever : diphosphate disodique, carbonate acide de sodium – Dextrose – Sel – Emulsifiants : E471, E472e – Gélifiants : carraghénanes, farine de graines de guar – Conservateurs : E202, E282 – Arômes – Maltodextrines. 

Ce sont les composants de madeleines industrielles. Car il y a le paquet de madeleines Le Guillou, sous plastique, tout un truc avant de les obtenir, il faudra l’intervention de cette femme, Arjeen Manguel

putain mais c’est quoi ce nom ?, je me dis en lisant

et d’un euro, un seul euro d’elle, de la fumée de sa clope,

et puis j’avais le goût de sa voix sur ma langue en différé

pour les avoir, venues du distributeur Selecta, et la première madeleine fait pas tout de suite redescendre la mémoire, une mémoire plutôt disphosphate disodique que proustienne

génie

car il y a un petit temps de digestion, une partie de poker avec cartes invisibles

du air-poker, qui bluffe vraiment ?

et puis le souvenir à base de malodextrine plutôt que de thé de la tante Léonie

Léonie, c’était bien la tante ? – On s’en fout.

s’écrase sur le personnage.

cherchez pas son nom comme ça, si ça se trouve c’est le vôtre

Je lis : À consommer de préférence avant le : voir sur l’emballage.
Sur l’emballage, j’ai rien trouvé. Aucune date, rien. Simplement le logo de la marque en rouge et bleu sur blanc. Sans trop faire gaffe, avant d’avaler le disphosphate disodique et autres maltodextrines malaxées, je me suis redressé et calé contre la porte des chiottes

c’est la deuxième partie du livre je me dis

et puis le corps poursuit ses chutes, ses oublis et ses recherches, ses réfractions contre lui-même, réflexions contre le monde qui (se / te) réfléchit à coup de rails métalliques, de bitume, de Canicule, de ville brute avec sa matière de ville qui coupe, broie, circule, occupe, évacue, vibre comme la digestion d’aiguilles de métal géantes dans le four pété mais brûlant d’une monstre-gare, truc vivant et enrayé de trains en travers de partout ; un seul suffira.

ponctuation particulière aussi pour la voix automatique du hall de gare, programme informatique qui génère des phrases

Le TGV. Numéro. Six. Mille. Cent. Soixante-dix. Neuf. À destination de. Nice-Ville. Départ. Initialement prévu à. Huit heures. Vingt-sept. Sera mis en place. Voie. 5.

Preuve qu’aucun détail de voix n’est laissé au hasard (oui, c’est en gras). 

Devant la gare, statue d’un mec en train de crever.

il y a LUI, la mémoire est souvent au fond d’une cave, dans un filament de mémoire qui pourrait encore bouffer le corps, attention, c’est à ne pas y croire mais il y a LUI, et puis aussi il y a un père, ou deux, ou un autre, il y a | 

il y a cette ponctuation, barre verticale comme un mur que les mots arrivent pas à défoncer, comme le curseur du traitement de texte qui attend un mot, le suivant, qui viendra jamais

L’eau fouettée sur la pierre résonne ailleurs. Même la station d’épuration, en bas, derrière les branches, broie plus ni torrent ni rivière.

il y a beaucoup, on est pris par le temps dilaté par l’écriture, intérieure, qui |

moi c’est moi et j’ai pensé à L’attrape-cœur pour le ton, Faulkner pour les inserts de pensées et de chronologies mélangées, il y a des inventions de ponctuations, de sauts de ligne, qui percutent bien, c’est le soufle d’une nage en profondeur, il fallait bien ça ; il y a une voix dans ce livre, à ne pas manquer

brusquement coupée, genre amnésie volontaire, parce que des fois ça |

en fait nous non plus on sait pas mais vu que le narrateur non plus, y’a pas de raison, je veux dire c’est normal, on y est, dans la voix qui court dans ce livre

mais ça poursuit toujours, après tout le personnage il bouge tout le temps, il pense tout le temps, oui, dans sa voix, on est dans sa tête, ou alors dans l’oreille d’Ajay,  destinataire fantomatique, moins que l’enfer d’une autoroute-Styx

alors c’est quoi l’envers du décor ?

Coup de tête chez Publie.Net (numérique),
bientôt papier,
Guillaume Vissac.

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