…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Savelli, Anne. Décor Lafayette.

mise en ligne : lundi 18 mars 2013

Dans l’escalator p98-99
Ce qu’elle aime, en réalité, ce sont les rayures des marches, ou rainures, stries des plaques métalliques. Elle s’y concentre. Quand elle regarde en l’air, à nouveau, ce qu’elle voit se déforme, se reforme, elle peut réinventer un monde dissymétrique. Des fragments de lumière, diffractions de miroir, trésor de kaléidoscope calment ses battements de cœur, la nausée qui s’annonce. Ils lui tournent la tête pourtant, lui rappellent ces images aux trucages sommaires, venues de la télévision de son enfance. Il s’agissait alors de reconstituer un visage. Des dents, des lèvres, un sourcil s’entrechoquaient, l’oreille glissait dans le cou, menton et cheveux se mêlaient et le cerveau cherchait, voulait retrouver le nom de la chanteuse, de l’acteur, de l’homme politique. Elle tombait toujours à côté, confondait les blondeurs, l’œil de biche, les mâchoires.
C’est ridicule, je sais. Il ne me répondra pas. Ne me dira pas où il va. Il ne me donnera pas rendez-vous. Ne m’embrassera jamais. Partira sans fermer la porte. Pire que s’il la claquait, au moins ce serait clair. Poison poison poison le mot dans mes veines se diffuse, sang noir qui ne circule pas, porte au ventre seulement un coup, un autre, toujours dans le même sens, pas de propagation vers les doigts, les orteils, je demeure immobile, très immobile et droite et je passe un étage, monte encore. Tétanique électrique y a-t-il un autre nom pour l’asphyxie ?

*

Sur papier p48
En s’approchant on repère maintenant dans le bas du dessin une femme seule, près du générateur de courant. Sur la droite, dans la rue, un fiacre.
À cet instant précis, on voudrait un peu de romanesque, manipuler des personnages, les déplacer de case en case et tirer la femme par la robe, qu’elle quitte le sous-sol, la ville. Prenne le fiacre, rejoigne un amant, parte à Prague qui sait ? Mais le rendu contraint à l’approximation. Il faudrait une loupe, et encore. Dans le détail, le monde du croquis manque d’ampleur.

*

À l’entrée p70
la voici au rayon ceintures, clous, fouets, près des parfums. Invisible, un homme au micro attire les consommatrices, les somme de se maquiller quel que soit votre type de peau par des professionnelles, pour un peu leur caresserait le lobe de l’oreille, les fossettes, en fin de séance rêvera de les supplier mais sans jamais s’exécuter, ce serait détendez-vous mal vu quand même, rester digne, rester sobre il faut cinq minutes seulement demeurer stoïque, le meilleur ami, le gardien du temple, celui qui introduit, initie, rassure, avant en fin de séance de haïr tout à fait la chaleur qu’elles dégagent, les mouvements de leurs jambes vous sortirez rassérénées, heureuses de ce temps pris pour vous sans rien demander à personne, vous verrez vous rayonnerez, de prendre en grippe leurs itinéraires impromptus – vont-elles enfin passer aux caisses ? Haine qui au fond est là depuis le début, résonne dans la galerie, percute la coupole et qu’elles perçoivent évidemment.

*

Rue La Fayette p76
Désirer les contours comme le flottement, ouvrir les bras prendre appui.
Voilà ce qu’elle se dit.

Ménager en soi cet écart, les larges nuages, le sol gris. Bien s’en souvenir au moment de se laisser happer par ce qui s’empile, s’étale, se drape, suggère, clignote, luit, accroche, prêche, insère, enduit. Voilà ce qu’on se dit, tandis qu’elle avance, quitte celui qu’elle nomme l’homme du désir.

Et pendant ce temps le grand magasin ouvre. Par centaines, d’autres s’y précipitent.
Des figures connues, inconnues, accompagnent.

*

En face p 201
Postulat : la maison est une femme, nue, cachée dans l’herbe du jardin.

*

C’est alors que dans son dos à elle, n’importe quelle elle, deux femmes s’entraînent, se lisent à voix haute un texte où une mère s’adresse à quelqu’un, son enfant, où une jeune fille s’inquiète de sa beauté, de ses chances de se faire aimer.

*

De toute façon il ne va pas passer sa vie dans la rue La Fayette […]

*

Accueillir ce qui passe.

*

Anne Savelli, Décor Lafayette. Inculte, 2013.

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Anne Savelli  
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