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Non-rencontre à New-York

mise en ligne : mardi 28 mai 2013

 

17 mai 2013

 

J’ai croisé à Central Park, alors que j’étais incognito sous la peau de Woody Allen en train de jogger counter clockwise autour du réservoir Jackie Kennedy, François Bon et Pierre Ménard, qui couraient peu civilement en sens inverse, ne me remarquant même pas, occupés qu’ils étaient à gloser sur la fiction, le réel, le pseudonyme. Je terminai mon sport matinal en réfléchissant à quel scénario tirer de cette non-rencontre, avant de me rappeler que je n’avais que temporairement l’apparence du réalisateur. Je repassai bien vite à la laverie automatique de la 88é est, où Woody et moi-même échangeâmes à nouveau nos peaux, non sans y laisser, j’en ai peur, un peu d’esprit, mais j’ignore dans quel sens, si l’échange fut équilibré, s’il est réversible, et s’il s’est fait dans le sens que ce texte le laisse entendre.

 

 

Le point de vue François Bon :
Je ne sais pas pourquoi Philippe n’a de cesse de parler de Woody Allen depuis qu’il l’a rencontré par surprise la semaine dernière sur le quai Malaquais à Paris, persuadé de le croiser à nouveau ici à New York, j’ai envie de lui rétorquer qu’il y a peu de chance qu’il court avec nous à Central Park ou nulle part ailleurs du reste, ici c’est plutôt à Dustin Hoffman dans Marathon man auquel on pense. Mais je l’entends protester, pour changer de sujet lorsque nous évoquons Pierre Ménard, que le cinéma de Bleecker Street n’est pas celui de La Rose Pourpre du Caire comme je l’ai cru d’abord, et qu’il a fermé depuis bien longtemps. J’essaye de reprendre l’avantage en réfléchissant à voix haute sur la distinction entre réel et fiction tout en accélérant l’allure de mon pas déjà soutenue. Vaincu par la réalité comme par l’illusion, nous nous réfugions dans la ville comme dans un livre. Mais le voilà qu’il se met à chanter « Heaven, I’m in heaven » un peu essoufflé par sa drôle de chorégraphie.

 

 

Pour la journée américano-suisse, chaque année le 17 mai on procédait à l’échange traditionnel : le lac Léman et le jet d’eau qu’on voit de partout à Genève étaient installés à Central Park, et réciproquement. Pour que l’échange inverse soit possible, et que tout reprenne sa place le lendemain, on disait que les gens ne devaient pas cesser, toute cette journée, de courir autour de l’eau, et c’est ce qui donnait ces étranges scènes.
On disait que certaines fois, par paresse, on n’avait procédé à l’échange inverse qu’un an plus tard, et qu’alors les mêmes gens avaient dû tourner en courant sans jamais cesser un jour. On disait que les Suisses goûtaient peu, finalement, l’échange symétrique des eaux vertes de Central Park sous les ciels clairs des montagnes de Genève, mais que les contraintes économiques faisaient vite taire les réticences. On sait aussi qu’à New York on envoie les détenus à Riker’s, île où ils sont 17 000, mais que certaines personnes blanches, aisées, ou dont la faute n’a pas présenté d’atteinte à l’ordre public, peuvent échanger l’isolement pénitentiaire dans cet isolement aussi rude, mais que la souffrance abrège : courir en rond autour du réservoir de Central Park. La situation de ces détenus, chaque 17 mai, au moment de l’échange amical des lacs entre la Suisse et les États-Unis, était toujours la cause de problèmes administratifs sans fin.

 

 

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Vous venez de lire des textes de :
François Bon, Pierre Ménard, et votre serviteur (mais dans l’autre sens, si, si).
Les photos sont de, respectivement : François Bon, Pierre Ménard et moi-même.

Mots-clés

Pierre Ménard   identité   ville   New-York   écrire   fiction   eau   François Bon  
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