…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Debout attendre

mise en ligne : mardi 28 mai 2013

24 mai 2013

C’était l’heure "d’aller travailler", l’heure de "pointe", pour certaines CSP habillées comme je l’étais pour prendre le train à l’heure qu’il était. C’était dans un couloir sous les voies de la gare Saint-Lazare, celui qui relie toutes les voies entre elles, par en-dessous, par le milieu, tunnel pratique pour changer de train d’un quai à l’autre ou lorsque l’on vient de la rue de Rome plutôt que du métro ou d’une des deux places, sorte de raccourci qui semble méconnu, passage secret pour initiés qui sortent en queue ou en milieu de train, car en tête : impossible de faire demi-tour pour revenir au milieu du quai : le flux emporte, pas de contre-courant.

8h45, sous les voies, au milieu d’une petite foule alignée qui regardait les différents écrans plats LCD couleurs d’annonce des trains (un écran par voie, parmi les plus de 120 écrans de cette gare, publicitaires compris, en comptant aussi les trois géants de 45 pouces du vendeur de smoothies). Debout, visages tournés légèrement vers le haut, comme une prière silencieuse et collective aux écrans, eux-mêmes inclinés vers le bas, bienveillants.

Un 8h45 de semaine très classique, ici, avec tant de monde pour aller devant un bureau, ou derrière, destination déterminée qui sera atteinte, toujours atteinte, malgré les ennuis techniques sur le métro et les embouteillages subis par le bus, malgré les rails cassés par la lourdeur et l’ennui, malgré la météo et la poisse, toujours atteinte.

Et, présent petit à petit (ou soudain — impossible à savoir) et qui enfle, le stress du retard, le stress du matin quand il y a un problème de circulation, le stress de ne pas être à l’heure pour la réunion, pour le projet, pour l’équipe, la honte anticipée de ce qui sera versé par les regards de tout l’open-space.

La peur d’arriver en retard, cette peur qui remonte de l’enfance et prend successivement, en quelques secondes, tous les âges, tous les visages, celui aux sourcils froncés d’un parent, d’un professeur, d’un chef, d’un patron. Même si rien n’attend, même si personne n’attend, même si le temps est libre, la peur reste, à chaque retard de train indépendamment des contraintes, l’habitude de la peur et de la prophétie patronale de s’enfoncer dans la paresse et le déficit, la rêverie et l’improductif, avec la mort au bout.

C’était l’heure d’aller travailler, nos corps embrochés sur l’heure de pointe, l’aiguille qui tourne, torture du cadran. Nos corps alignés et synchronisés à cette heure, par un ordre supérieur, dans nos tenues de travail, costume, tailleur, sacoche, dossier sous le bras, visage inquiet, pensées occupées par le travail et au-dessus de nos têtes, en infographie 3D, notre salaire en K€ écrit en bleu au-dessus d’une barre bleue électrique surmontée le cas échéant du vert pour le variable ; bref notre raison d’être (ici). Pour la plupart en CDI, des CDD, quelques intérimaires, sans doute quelques chercheurs d’emploi se rendant à un entretien ou à une formation.

Penser : dépendance et captivité. Et puis rien d’autre de précis. Rien de précis du tout, car rien de réellement captif, même si quelque chose de réellement dépendant, là. Peut-être. Ne plus penser. Ne pas savoir. Ne pas vouloir savoir.

Le numéro de voie s’affiche. Mouvement de la petite foule. Le train va partir.

Monter dedans ?

Mots-clés

train   travail  
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