…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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La fontaine

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Le camionneur me déposa à un carrefour, au milieu des champs. Il devait livrer une ferme isolée. C’était le novembre encore agréable du sud-est, soleil bas, ciel bleu de fin de jour.

– Vous continuez sur la nationale, au village, vous aurez une chambre.

– Merci.

Je marchai sur environ deux kilomètres. Bientôt, des maisons avec jardins. Arbres fruitiers. Allées de gravier. Garage improvisé en tôle ondulée, dessous, du bois pour l’hiver. Paillasson vert plastique imitation pelouse. Des sabots posés à côté. « Chambre à louer – Petit déjeuner – 50 euros. » Ma dernière grosse dépense avant le camping. Je sonnai. Elle ouvrit, jeune femme brune dans la pénombre d’une porte entrouverte. Je revois ses deux grands yeux noirs et son sourire qui n’avait pas osé me saluer.

– Bonjour, je voudrais louer pour cette nuit.

– Oui, entrez, c’est libre.

Ça sentait l’olive et le frais. Le soleil du soir passait, orange, par la cuisine.

– Normalement, dit-elle, le dîner n’est pas compris. Mais mon mari vient de me prévenir qu’il rentrerait après onze heures, et qu’il dînerait en route… Si vous voulez…

– Très bien, je paierai le dîner dans ce cas.

– Oh non, surtout pas. Il est prêt, et pour les comptes il faut faire simple.

Je ne l’imagine toujours pas mariée. Elle était jeune, un peu timide, alors que la maison lui appartenait.

– Venez vous asseoir dans le jardin, il fait encore bon. Je vous sers un jus d’orange. Il faut que je termine de presser des olives et j’arrive.

Sourire d’elle, vers moi. Sur ses pommettes une tache de lumière, comme celle sur les olives qui en indique la forme bombée. Sourire auquel je repensais encore en allant vers la fontaine, sourire auquel je repense encore aujourd’hui. Je la suivis dans un couloir, où sur des étagères se trouvaient des dizaines de bouteilles d’huile d’olive fermées par une capsule, pas d’étiquette. Je me souviens que dans toute la maison, l’odeur des olives régnait. Sur le plan de travail de la cuisine, il y avait quatre bouteilles entamées, quatre huiles de couleurs différentes. « Nous mangeons beaucoup d’olives chez nous », me dit-elle, je ne sais plus à quel moment, au repas peut-être. Ses yeux, brillants, étaient deux olives noires. Dehors, je m’assis sur un banc en bois et la regardai manœuvrer le volant d’une presse. Des bidons d’inox luisant s’alignaient sous un appentis, où une porte vitrée me laissa entrevoir des réservoirs dans lesquels l’eau et l’huile se séparaient. Elle accepta que je l’aide à presser. Plus tard, en allant à la fontaine, je ressentais encore sa peau, que sur le volant de bois mes mains avaient effleuré.

Pendant le repas étincelant de miel d’olive, je cherchais à dire une phrase aimable et distante, sur la douceur apparente de sa peau et les vertus de l’huile olive. Mais je me contentai de regarder ses bras charnus si lisses, ses joues si rondes de sourire. Je flattais sa beauté par un regard, un mouvement de tête, qu’elle dut prendre pour un compliment sur le repas.

A l’étage, elle me montra ma chambre.

– Ici, dans l’armoire, les oreillers, les couvertures. La salle de toilette est dans le couloir. Si vous avez besoin de quelque chose, je veille jusqu’à minuit…

– Votre mari

– Oui, mon mari…

Elle me souhaita « bonne nuit » dans un murmure comme pour ne réveiller personne. Ce murmure caressait encore mes oreilles au moment où je suis allé à la fontaine.

Il faisait bon dans la chambre. Je fermai le radiateur, et ouvris la fenêtre pour faire entrer un peu de la fraîcheur nocturne. J’entendis alors de l’eau clapoter au loin… Litanie d’un ruisseau…

Le lendemain matin, je l’interrogeais à ce propos.

– C’est la fontaine. D’habitude, elle s’arrête la nuit… Mais depuis quelques jours l’eau ruisselle sans arrêt.

Après le petit déjeuner, où les olives étaient absentes, je réglai, et achetai de l’huile. Elle m’accompagna à la porte. Un camion sans remorque était garé dans la rue, devant la maison.

– Par où je dois prendre pour Antibes ?

– Par là, il y a un arrêt d’autocar, il passe toutes les heures environ. Vous n’avez qu’à suivre le bruit de la fontaine, l’arrêt est juste devant.

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