…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le long du chemin de halage

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Cette silhouette qui court sur le chemin de halage, pas de doute, il l’a déjà vue quelque part. Sur ce même chemin. Il l’a déjà vue, il en est sûr. A cette heure-ci, tôt le matin. Mouvements de course fluides et ondulés, suivent le tracé rectiligne du canal. Il essaie de se souvenir des fois précédentes. Il ne peut pas, pas précisément. Il a comme un ensemble de souvenirs, qui reviennent tous à la fois, aucun d’eux ne se détache, avec une date et une heure. Toutes ses visions se superposent dans son esprit, à ce qu’il voit de nouveau : la silhouette, dessiner les mêmes gestes le long du chemin de halage… Course chaloupée remonte le canal que les péniches descendent.

Courir avec la silhouette. Pourquoi pas ? Il a presque la tenue requise. Baskets, T-shirt, seul le bermuda détonne un peu si l’on y fait attention : trop ville. Tant pis. Il se lance. Passe entre deux grands platanes, foule la rosée de l’herbe et rejoint le chemin. Il court à environ deux cent mètres derrière la silhouette.

Il court à peu près à la même vitesse. Distingue le short long blanc, la veste de survêtement orange, de longs cheveux bruns qui cascadent sur ses épaules et se reflètent mal dans le canal lisse et vert bouteille. Le dessin des cuisses et des mollets. La forme des fesses. Il devine, sous l’amplitude du survêtement, le creux de la taille. Il accélère sa course.

Il se rapproche. Entre le parfum de l’herbe humide, des écorces moussues, et le parfum si particulier de l’eau calme, il peut respirer un parfum discrètement sucré comme la vanille ou l’orange, qui semble épouser dans l’atmosphère les variations de la course de la femme. Il peut voir son cou, autour duquel brille par intermittence un collier d’argent ou d’or blanc. Ses jambes. Ses fesses. Les suivre sans fin…

Il se rapproche encore un peu, se décale légèrement de la ligne droite qu’elle suit. Vient se placer un peu de côté. Toujours derrière elle. Le survêtement orange ondule comme des vagues, elles se collent au gré du vent contre la taille et souligne la poitrine qui se soulève et s’abaisse.

Très près. Il entend son souffle. Respire la chaleur du corps qui court devant lui. Les jambes et les fesses qu’il voudrait suivre sans fin. La taille qu’il voudrait étreindre. Les cheveux qui glissent, désordonnés, sur le survêtement. Ces cheveux qu’il voudrait coucher sur l’herbe.

Trop près. La femme, tout en courant, tourne la tête de côté, regarde un peu derrière elle, sourit, mais sans ralentir, puis un « bonjour » s’échappe de son souffle. Un « bonjour » plein de questions. Que répondre ? « Nous courrons… », il ne sait plus quoi trouver. « …à la même vitesse », voilà, belle conclusion. « Oui » répond-elle vite, alors qu’elle a bien dû voir que c’était faux. Le « oui » le plus rapide qu’il n’ait jamais entendu. Il l’aurait préféré plus lent, ce « oui ». Ce n’est pas « non »… Il voit qu’elle accélère. Il accélère car il devine qu’elle veut qu’il la suive encore. Comme un jeu. Elle court plus vite, regarde derrière elle, un peu. Si c’était un jeu, elle ralentirait, puis reprendrait de la vitesse. Alors, c’était peut-être bien un « non »… Va-t-il perdre la silhouette ?

Elle n’est plus silhouette, mais femme. Femme qui évitera désormais de se faire poursuivre par cette silhouette qu’elle voyait régulièrement marcher le long du chemin de halage et qui, ce matin, est devenu cet homme rude qu’elle avait rêvé tendre. Pourquoi n’est-il pas resté silhouette ? Elle allait se jurer de ne plus jamais courir ici, quand osant enfin s’arrêter, elle se retourna, et regarda le chemin de halage. Elle ne vit qu’une silhouette, très lointaine, qui sans aucun doute était la même qu’elle voyait si souvent par ici. Mais… si lointaine… Etait-il seulement possible qu’il eût couru après elle, et se soit éloigné aussi vite ?

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