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Forest, Philippe. Le chat de Schrödinger

mise en ligne : mardi 3 septembre 2013

Pour tenter de réduire ou de résoudre cette contradiction, l’ingéniosité des savants a cherché toutes sortes d’issues. Je les évoque telles que je les ai comprises. Certains, on peut les considérer comme des « réalistes »—et Schrödinger, comme Einstein, comptait parmi eux —, estiment que, bien que juste puisque la preuve en a été expérimentalement apportée, la mécanique quantique doit être considérée comme une théorie incomplète à laquelle manquent précisément les éléments qui lui permettraient de dépasser et de dissiper les paradoxes extravagants auxquels elle aboutit autrement. Mais d’autres — et c’est notamment le cas de Niels Bohr et de ses collègues de l’école dite de Copenhague — congédient tout simplement la question en arguant du fait que c’est la notion même de réalité qui, en sciences, est privée de toute pertinence. La physique, rappellent-ils, n’a pas pour vocation de produire de ce qui est une représentation conforme à nos critères spontanés du possible et du vraisemblable. Elle vise plutôt à trouver des procédures efficaces pour calculer — fût-ce sur une base apparemment absurde — les phénomènes, afin de les prévoir et d’agir sur eux : peu importe donc que le « principe de superposition » bafoue si ouvertement toute conception recevable de la réalité puisque s’y conformer n’a jamais été son ambition ; tout ce qui compte, c’est qu’il soit opératoire, il suffit qu’il marche pour ce à quoi on lui demande de servir.

 
 

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On peut croire à une chose et, en même temps, ne pas croire en elle. L’esprit fonctionne simultanément selon différents programmes aux convictions incompatibles, voire carrément antagoniques. J’irai jusqu’à dire que c’est à cette seule condition que l’on échappe à la vraie folie, entretenant en soi plusieurs esprits de manière que l’on puisse, en cas de nécessité, en changer à sa guise et que, quelque part dans le cerveau et sans pour autant que soi menacé l’équilibre rationnel de celui-ci, on puisse trouver parfois le refuge absurde d’une conviction parallèle qui vous permet de supporter la réalité telle qu’elle est en vous figurant qu’elle est en même temps autre que ce qu’elle est.

Ainsi, du "principe de superposition" propre à la fonction d’onde, on pouvait tirer aussi une assez évidente interprétation psychologique. Dans la boîte d’os du crâne flottaient en suspension les états les plus opposés de la conscience, cohabitant tant que l’on avait la prudence de ne pas les examiner de trop près, et permettant, sans y croire tout à fait, d’accorder foi à une chose et à la chose contraire.

 

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Philippe Forest. Le chat de Schrödinger, Gallimard, 2012.

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Philippe Forest  
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