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Je ne me souviens pas, 6

mise en ligne : vendredi 20 septembre 2013

Je ne me souviens pas des brumes acides, en ces matins d’ombres, quand les alarmes sonnent encore et que les patrouilles n’ont pas terminé de ramasser tous les errants, quand les parkings abandonnés résonnent encore de coups et de cris, quand les hautes fenêtres de quelques bâtiments inaccessibles, sous surveillance, brillent encore de jouissances facturées, de transactions chiffrées, de pouvoir partagé, de communiqués diffusés, quand les oiseaux encore en vie traversent, ici ou là, en boitant, à la recherche d’un terrain où se protéger des brûlures du jour et de l’altitude, quand l’atmosphère pèse.

Je ne me souviens pas des coups de feux à bout portant, échos banals dans la ville, avec le tonnerre et les satellites artificiels qui s’écrasent.

Je ne me souviens pas glisser dans le sang.

Je ne me souviens pas des stérilisations décidées sur présentation de la déclaration de revenus et des trois dernières fiches de paye.

Je ne me souviens pas de la régulation des pauvres.

Je ne me souviens pas de la rémanence de souvenirs inconnus, venus hors du cerveau pour peupler nos rêves.

Je ne me souviens pas du trafic des joies.

Je ne me souviens pas du suicide des enfants, et de la fourniture d’un remplacement cloné, payable sur 12 ou 24 mois.

Je ne me souviens pas du suffrage universel devenu compatible avec le meurtre, ni de l’extermination des brutes.

Je ne me souviens pas de la dépixelisation de la réalité.

Je ne me souviens pas de la compression des illusions.

Je ne me souviens pas des rats, énormes, ne pouvant plus vivre dans les égouts et dans les caves, peuplant jusqu’aux toits, leurs yeux brillants, affamés, organisés, dévorant chiens, chats, chevaux errants, et nous regardant avec assurance.

Je ne me souviens pas de l’effritement des façades, ni de la chute des toits, au zinc tranchant porteur de la nouvelle peste.

Je ne me souviens pas des immobilisations, de ce qui se fige et serre la gorge.

Je ne me souviens pas des vides sans même une boîte sans fond pour les perdre.

Je ne me souviens pas des opérations irréversibles.

Je ne me souviens pas de la modification académique et mensuelle des règles de grammaire et d’orthographe.

Je ne me souviens pas de la privatisation des rues et de la justice.

Je ne me souviens pas de la réglementation stricte des dérégulations.

(Photo : Séb Ménard)

Mots-clés

mort   politique   neige, froid   science-fiction  

1 Message

  • Je ne me souviens pas, 5 21 septembre 2013 08:17, par Isabelle Pariente-Butterlin

    Il y a cette phrase terrible de Kant à propos d’un deuil qu’il ne traversait pas. Il avait écrit au dessus de son bureau "penser à oublier …". C’est comme si ton texte était le résultat de cet effort contradictoire et impossible : penser à oublier.

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