…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le passager

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Arrêt Grand Rue, une mère attend avec sa poussette. Dans le bus, les portes s’ouvrent. Hervé est debout dans la zone « prioritaire », devant la porte centrale, appuyé contre une rampe métallique. Des voyageurs descendent devant lui en jouant des coudes. D’autres entrent par devant et le bousculent poliment. Tous gênent la mère et l’enfant.

Maintenant, la poussette a les deux roues posées sur le marchepied, juste devant Hervé. La mère fait une pause. Hervé hésite : elle va y arriver. Elle souffle un peu, inspire un bon coup, et là, il lui propose de l’aider. « Merci monsieur, c’est gentil ». Il se penche, attrape la poussette par en-dessous du siège, et regarde l’enfant qui aussitôt attrape son regard. C’est un petit garçon, aux grands yeux noisettes, étonnés et attentifs. Un demi-sourire charmeur bombe ses joues sur lesquelles plusieurs mèches de cheveux bouclés bruns retombent comme autant d’accroches cœurs.

Hervé a posé la poussette, mais, perdu dans le regard du jeune enfant, il a oublié de faire attention si la mère suivait. Les portes se referment. Il cale la poussette dans « l’espace prioritaire » où il n’y a pas de siège et où il se tenait debout. Et, tandis que le bus démarre, il cherche des yeux la maman. Il regarde derrière quelqu’un, devant quelqu’un d’autre. Est-elle assise ? Non. Ça y est, il la voit par une fenêtre latérale. Elle est dehors. Elle est pâle, si pâle et ne dit pas un mot, reste pétrifiée, le visage déformé par une bouche qui essaie de crier. Hervé a le temps de la voir tendre une main, il appelle le chauffeur, qui accélère. Mais, trop de brouhaha. Il lève la main pour se faire voir de lui dans le rétroviseur, mais tout est déjà loin. Les autres passagers sont plongés dans un livre, un journal, des pensées.

Il se retourne vers l’enfant. Son visage est marqué d’un sourire de tendre reconnaissance pour l’inconnu qui l’a aidé à se hisser dans le bus. Hervé se penche vers lui. « On va faire un peu de route ensemble d’accord ? » Hervé se redresse, jette un regard dehors pour voir où ils sont. Il va falloir faire ce chemin en sens inverse. Le bus ne s’arrête pas, personne n’a demandé l’arrêt suivant. Le bus continue. Hervé se penche à nouveau, sachant qu’il devra se relever pour appuyer sur le bouton rouge. Ils se sourient, échangent quelques babillages, quelques gestes, des sourires. Hervé se relève, appuie sur « arrêt demandé », puis reprend leur conversation silencieuse. « Comment tu t’appelles toi ? » L’enfant rit. Ils jouent à s’attraper les mains. Le bus s’arrête, Hervé se lève pour descendre, mais c’est la cohue, trop difficile d’amener la poussette en bonne position, autant continuer tranquillement et se préparer pour l’arrêt suivant. Le bus repart.

Dans la foule, ils restent face à face, à se déchiffrer le visage. L’enfant a l’air fatigué. Hervé remue doucement la poussette. L’enfant se frotte un peu les yeux, puis se cache derrière ses petites mains, et se met à rire. Depuis l’arrêt Grand Rue, le bus a dû rouler presque une heure, circulation fluide. Ils sont loin maintenant. Beaucoup de passagers sont descendus, le bus est presque vide. Bientôt, au terminus, ils pourront prendre le bus 128 qui va au stade. Et puis depuis ce nouveau terminus, prendre un car, pour aller plus loin encore. Traverser les étendues désertiques bordées de champs de blés, de maïs, de bosquets, de villages aux murs de briques. Marcher le long des routes, s’endormir sous un arbre, se faire bercer par le lent rythme vibrant des voitures qui filent sous les étoiles.

Hervé lève la tête, il arrive dans son quartier. « Arrêt demandé. », il approche la poussette de la porte centrale du bus, demande à une dame qui ne descend pas de lui tenir la porte pendant que lui descend. Ça y est, il est sur le trottoir. Le temps de se retourner, il ne peut pas attraper la poussette car la porte s’est déjà refermée. Le bus redémarre, accélère, s’en va. Il lève la main, tente d’articuler un mot tandis qu’il voit la femme dans le bus tenir la poussette, chercher autour d’elle. Elle se penche vers l’enfant.

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