…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Giraud, Brigitte. Avoir un corps.

mise en ligne : jeudi 7 novembre 2013

page 16

Les poupées peuplent ma chambre, et l’Andalouse petit format n’est plus l’unique passion. Je suis obsédée par les cheveux longs. Je brosse, j’attache, je noue. Plus tard je brosse les poils du chat et c’est le même plaisir étrange. Lisser, démêler, entrer dans la matière, ôter toute résistance. Après que j’ai assouvi mon besoin de douceur, une fois que j’ai répété le même geste à l’infini, j’habille et je déshabille mes poupées. Véronique, brune incendiaire malgré son air innocent, porte une robe rouge boutonnée sur le devant. Que forcément je déboutonne, puis que je déculotte, puis rien, parce qu’une poupée coupe court à tout épanchement.

page 27

Nous avons chacun notre chambre. La sœur et le frère séparés. On isole les univers, les jouets et les sexes. Nous allons grandir chacun dans sa couleur. Chacun dans son décor. Est-ce que ça marche ? Est-ce que mes poupées sont bien chez elles chez moi ? Est-ce que les voitures en panne sont bien réparées dans le garage de mon frère ? Est-ce que je peux déposer une poupée au garage ? Est-ce que mon frère peut donner le biberon à mon poupon sans que papa s’affole ?

Mon frère fait du bouche-à-bouche aux blessés de l’accident qu’il vient de provoquer. Après que son hélicoptère a percuté un mur, il chevauche un corps imaginaire dont il soulève la tête pour insuffler de l’air dans les poumons. Il inspire puis expire, devient rouge puis invente des gestes dont on ne comprend pas le sens. Mes parents s’inquiètent, dans chacun de ses jeux mon frère réinvente un corps manquant.

page 102

Il se lève chaque matin à cinq heures pour se rendre dans les usines du bord du Rhône. Il achète une moto pour que le trajet soit moins pénible. Il fait de l’embouteillage pour Coca-Cola, du travail à la chaîne pour Boiron, du conditionnement à l’usine de feux d’artifice.

Je me lève chaque matin à quatre heures quarante pour me rendre au centre de tri. Je me tiens debout devant un casier, je m’interromps à huit heures pour une pause. À partir de la pause, et après avoir bu un café, le sommeil se dissipe.

page 103

Il sait : coller des étiquettes, relever une bouteille tombée sur le tapis roulant, mettre de côté une bouteille défectueuse, placer des pipettes tête-bêche, fermer un carton. Autant dire qu’il est en alerte permanente.

Je sais : reconnaître les différents départements français et faire glisser l’enveloppe directement dans la case, d’une légère impulsion du pouce droit. De la main gauche, je maintiens le petit tas de lettres, que je présélectionne au bon moment. J’aime la vitesse du geste, je trie de plus en plus vite et deviens virtuose.

page 126

Notre vie se poursuit, comme si le fil du temps ne nous concernait pas. Les années passent, sans que nous ayons conscience de notre jeunesse, de l’immensité du temps que nous avons devant nous, et dont n’imaginons pas qu’il est à l’origine de notre toute puissance. J’enchaîne les semaines, les mois, les années, sans profiter de mon image dans le miroir, sans savoir que mes pommettes un jour s’affaisseront, que mes paupières seront plus lourdes. Je vis dans un monde éternel, dans une répétition sans fin des levers et couchers du soleil. Je ne pense pas que la vie a une fin. Les vieilles personnes m’ennuient. Je me crois définitivement dans le camp des moins de trente ans, et je n’en tire aucun plaisir, aucune satisfaction. Seulement une certitude, sorte d’imprudence. […] Le jour où, à la boulangerie, on me dit "madame", je ne vois pas le rapport entre "madame" et moi, je pense à une erreur de discernement. Je deviens une femme et le mot me terrifie.

 

page 215

J’attends l’hiver, j’attends que la lumière décline et m’oublie.

 

page 234

C’est très net, cela vient d’un coup et se situe à l’instant où j’avance sur le pont.

 
 
 

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Brigitte Giraud. Avoir un corps. Stock, 2013.

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Brigitte Giraud  
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