…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

La poursuite

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Romain, programmeur, débugue. Depuis douze ans. Son bureau, son armoire, ses étagères, ont douze ans. La pièce est orientée Nord-Nord-Est. Pas de reflets dans les écrans. Trois écrans : un portable, deux moniteurs branchés sur la tour : l’un trace ligne à ligne le code source dont l’autre affiche le résultat d’exécution. L’an dernier, ces deux écrans ont été changés, maintenant ils sont « plats ». Romain, son métier : entre Service Qualité et programmeur : Service Amélioration. Entre optimisation et correction. Il trouve toujours la solution. Teste. Evalue les possibilités de. Mesure ce dont. Les freelances, les intérimaires, arrivent, codent, partent. Laissant derrière eux des traces. Romain étudie le logiciel que. On lui demande : A corriger, A supprimer, Moins lourd, Plus rapide. Romain sait entrer dans le programme d’un autre, comprendre où est l’incohérence, l’erreur, la lenteur, rectifier rapidement ce qui.

Or, un jour, Romain chercha et ne trouva pas. Ce jour-là, le bug qu’on lui avait demandé de corriger était quelque part dans un code clair, optimisé et documenté, que Romain trouvait intelligent et beau. Les pages, les fonctions, les lignes, courtes ou longues, s’enchaînaient naturellement à l’écran comme à l’esprit. Les astuces de paramétrage, d’initialisation, les stratagèmes algorithmiques, tout déclenchait chez Romain, après un instant de doute, l’éclair de compréhension voluptueux qu’il n’avait pas rencontré depuis des années. L’éclair insaisissable qui ouvre ce flot lumineux de réponses, le front plissé s’étire, les yeux s’arquent comme ceux d’un enfant qui vient de comprendre le principe de la division. L’éclair qui s’efface aussitôt, nous replonge perplexe, puis revient, flash par flash, jusqu’à la sensation finale qui nous maintient en éveil, les yeux rivés sur ce qui un instant plus tôt était encore un secret bien gardé, et qui ensuite nous appartient à jamais. Romain se laissa emporter dans les dédales du programme. Les données variables étaient nommées sans confusion possible grâce à une nomenclature intuitive. Les bibliothèques de fonctions incluses étaient nombreuses, leur contenu exhaustif était un ravissement pour la pensée, leur utilité montrait que le développeur avait procédé à une conception acérée de son produit. Romain était sûr d’avoir sous les yeux le fruit d’un seul esprit vif, intègre, précis comme le quartz. Il ne se lassait pas de suivre sur un écran, le code source, sur l’autre, l’exécution rapide et fluide de cette œuvre. Parfois, par hasard, il apercevait comme une anomalie ressemblant au bug qu’on lui avait demandé de corriger, mais était-ce vraiment si anormal ? Et surtout, même face à ce léger écart dans le déroulement du programme, Romain ne comprenait pas l’origine exacte du bug. Il voyait le résultat de l’erreur et l’instruction qui l’avait provoquée, mais ce n’était pas suffisant, il ne parvenait pas à comprendre comment le fin tissage des opérations avaient pu aboutir à cela. Il était incapable de faire le rapprochement avec l’objet inestimable qu’il décortiquait, qu’il goûtait. Romain, comblé d’ivresse, faisait traîner ses observations, ne remplissait pas son document d’étude, il savourait.

On le lui reprocha : Comment, après douze ans ? Vous ne trouvez pas, Romain ? Allons. Des vacances vous feraient-elle du bien ? Romain, prenez un stagiaire. Un jeune diplômé. Mais non, Romain, qu’allez-vous imaginer ? Simplement pour vous faciliter la tâche. Pas vraiment pour vous aider. Allons. Que cherchez-vous ? Pourquoi résistez-vous, Romain ? Nous savons votre dévouement, votre passion. Tout va bien, Romain. Vous avez encore une semaine pour. Allons. Trouvez l’erreur. Vous y parviendrez. Finalement, bien sûr, Romain se mit à la tâche. Il traqua l’erreur. Son rêve de poursuivre sans fin ce bug. Il dessina toute l’architecture du système. Représenta graphiquement tous les liens entre fonctions. Pages A3 remplies. Arbre des déroulements possibles. Romain l’eût aimé infini. Mais : 2 racines, 618 branches, 221 nœuds. Quelques feuilles. Presque rien n’était en trop. Cette infime erreur qui lui servait de. Son rêve de poursuivre sans fin ce bug. Chercher, encore chercher. Plus d’une semaine. A peine. Il réussit à retirer les erreurs. À intégrer les modifications qui firent que. Son rêve de poursuivre sans fin ce bug. Il prit congés dès le lendemain. Félicitations Romain. Avait-il eu le choix ? C’était trouver ou risquer d’être épaulé, risque de partager. Son rêve de.

Aujourd’hui. Romain est fier d’avoir corrigé cette erreur. Romain se dit « il y aura d’autres codes parfaits où poursuivre le bug parfait ». Même s’il faut attendre douze ans. Cela vaut la peine de. Douze ans. Attendre. Mais maintenant. Moins heureux que pendant la poursuite.

Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi