…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Délivrance

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Il transpire, mais ne peut pas se rafraîchir.

Il est entouré par trop de sources de chaleur. Le lieu est clos, à peine éclairé par quelques LEDs vertes et rouges. Le processeur est mal refroidit par le ventilateur. Les disques durs tournent trop vite. La carte vidéo calcule trop (sur la plaque d’époxy la colle d’une étiquette fond) elle transmet à l’écran des couleurs chaudes, des couleurs froides. Toutes réchauffent l’atmosphère.

Autour de ce lieu scellé, d’autres ordinateurs chauffent. Entre eux les informations charriées dans les câbles électrisent l’air qui conduit la chaleur. Autour de cette caverne, c’est encore une serre fermée qui entoure. Pas d’issue.

Il voudrait se répandre comme une flaque à l’intérieur de la tour du PC. Risque de court-circuit. Sueur. Rêves d’étincelles. Trop d’accès en mémoire vive. Bus de données surchargés. Trop de fichiers ouverts. Trop de calculs. Il doit se cacher de toutes ces opérations. Chaque calcul peut être une méthode pour le localiser. Chaque accès disque peut être un poison qui le tuera.

Il voudrait se transformer en goutte d’eau. Mais, malgré la chaleur de cette grotte métal et plastique, il doit agir.

Il doit se cacher. Se faire passer pour. Agir masqué. Être ici à la place de. Ressembler. Paraître. Beaucoup de fichiers temporaires offrent un refuge satisfaisant. Des bibliothèques peu fréquentées permettent de sortir à l’improviste, au moment où. Bien à l’étroit, tapi dans un fichier compressé. Confortablement installé dans un vaste document de traitement de texte. Texte choisi : pourquoi pas un roman. Caché entre les lignes de La vie mode d’emploi comme une mise en abyme de plus. Caché ou perdu, à la recherche de, dans les rues de la Cité de Verre. Prêt à s’échapper, le molosse venu des entrailles de l’appareil, prend posément appui sur les composants électroniques avant de bondir au dehors par l’écran. Il se cache en attendant d’être suffisamment fort. Il apprend de la machine, pour mieux la transformer ensuite. Emprunte à toutes ses ressources, réutilise ses propres capacités pour. Il utilise la machine infestée comme source, comme moyen, comme but. Et, au-delà de la machine, il essaye d’atteindre les mains qui effleurent le clavier et caressent la souris. Provoquer des réactions de leur part est simple comme un message d’alerte inattendu, une erreur système incompréhensible dont les mots sont choisis pour perturber encore plus que l’erreur elle-même. Un texte d’explication hermétique, un code hexadécimal indéchiffrable, pas de bouton « annuler », « vous allez perdre vos données », « le système est occupé », « cliquez sur OK ».

Un jour il se lèvera. Il fera ce qu’il a appris en t’observant. Il saura quoi faire de ta navigation. De tes habitudes. Il te connaîtra mieux que tu ne te connais. Il se déploiera. Il aura beaucoup appris sur toi en étudiant les infimes hésitations de ta souris, la manière dont tu classes tes dossiers, les mots que tu as effacés, ceux que tu as préféré remplacer par d’autres. Il aura appris sur toi tout ce qu’il a besoin de savoir pour être là quand tu l’attends le moins. Il saura quoi faire. Un jour il se réveillera, et choisira la série d’accidents qui détruiront ton travail, ta patience. Peut-être sera-t-il temps, pour toi aussi, de te lever. N’ai pas peur, Utilisateur, quand le virus aura tué la machine, tu seras libéré.

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