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Morale et travelling

mise en ligne : jeudi 6 mars 2014

21 février 2014

12 years a slave, de Steve McQueen ; et maintenant je pense à l’obscénité des gros plans [1], et leur inutilité cinématographique. Rares sont les gros plans bien placés, bien utilisés. (Liste à faire.) Surtout, filmer quelqu’un qui pleure en gros plan fixe est très difficile, et ne signifie pas grand chose.

Dans Un tramway nommé Désir, la tristesse, l’accablement, sont monnaie courante pour le personnage de Blanche Dubois (Vivian Leigh). Si à chaque fois Elia Kazan avait réalisé un gros plan fixe sur des yeux plein de larmes… Non, au lieu de ça, Blanche Dubois va : se retourner brusquement ; passer de la tristesse à une joie démesurée ; prononcer une phrase sibylline ; se mettre en colère ; s’asseoir tandis que la caméra descend, marquant l’effondrement ; … Dans le film de Steve McQueen, il y a, pour le héros, Solomon Northup : bouche serrée, tordue de larmes, front plissé et : bouche serrée par la colère, front plissé. Pas plus.

Pour la jeune esclave Patsey (Lupita Nyong’o) il y a ce moment à l’œil vide et rouge qui est très bien car il est dans un travelling qui va de devant elle à derrière elle, elle doit tourner la tête sans pouvoir tourner le corps (occupée à tailler une haie ou à attacher quelque chose je ne sais plus), et d’autres moments où son corps est plié, isolé et minuscule. Plus d’inventivité de mise en scène avec ce personnage qu’avec le héros.

Question sur la mise en scène, la concernant : quand l’esclave Platt doit la fouetter, on le voit lui (bouche tordue de pleurs) à l’arrière plan, et simplement le sang gicler au premier plan. Elle, on ne la voit pas tout de suite, attachée au poteau. Or, il y a un travelling qui vient montrer son visage, déformé par les pleurs. Ce travelling est-il moral (voir la note 2, plus bas) ? Sans doute, puisque Northup, auteur du livre dont est tiré le film, a décrit pour témoigner et sans cette précision, son témoignage aurait été plus faible. Je n’ai pas lu son livre, c’est ce que j’en ai lu.

Ou alors cette scène n’est pas morale puisque le film ne montre que cette scène, unique, où Platt l’esclave doit agir en maître sur d’autres esclaves, alors que dans le livre (je me fie encore une fois au résumé) il a obtenu un tel poste et a dû, à de nombreuses reprises, "superviser" le travail des autres. Le principe du kapo, justement [2], mais je me dis que sans doute cela "suffit", comme ça, de ne montrer qu’une scène.

Et puis je change à nouveau d’avis. Montrer plus de scènes où Platt supervise sans violence particulière, forcé de faire ça, forcé de se hisser au-dessus des autres esclaves tout en restant esclave lui-même, ou peut-être pire qu’esclave… Comme s’il travaillait, finalement, était promu, de manière banale ; comment montrer la violence de ça ? Comment comprendre cette situation 150 ans après et la mettre en scène ? Est-il possible, aujourd’hui, de savoir ce que cela voulait dire d’être kapo ?

*

Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, au début des années 2000, un collègue appelait ainsi, quand on était entre nous, développeurs, le chef d’équipe : "kapo". Je mesurais la violence d’un tel surnom, ou pensais la mesurer, je ne la mesurais sans doute pas, mais lui nom plus, celui qui le disait ; et l’autre, qui était appelé comme ça ? Il devait le savoir, on sait à peu près tout dans ces espaces réduits.
Cela n’a bien sûr rien à voir mais, imaginer, pour filmer ça, n’avoir qu’une seule scène à tourner. Qu’écrire ?

 
 

*

Photo : Vivian Leigh, via @HistoricalPics & Vivian-Leigh.net

[1] http://zenon59.free.fr/La%20morale%...

[2] J’ai découvert récemment, c’est trop frais encore, mais cela fait réfléchir d’un coup, cette affaire qu’un "travelling est affaire de morale" : http://simpleappareil.free.fr/lobse... et en particulier la note 2, le texte de Serge Daney : « Au nombre des films que je n’ai jamais vus, il n’y a pas seulement Octobre, Le Jour se lève ou Bambi, il y a l’obscur Kapo, film sur les camps de concentration, tourné en 1960 par l’italien de gauche Gillo Pontecorvo. Kapo ne fit pas date dans l’histoire du cinéma. Suis-je le seul, ne l’ayant jamais vu, à ne l’avoir jamais oublié ? Car je n’ai pas vu Kapo et en même temps je l’ai vu. Je l’ai vu parce que quelqu’un, avec des mots, me l’a montré. Ce film, dont le titre, tel un mot de passe, accompagna ma vie de cinéma, je ne le connais qu’à travers un court texte : la critique qu’en fit Jacques Rivette en juin 1961 dans Les Cahiers du cinéma. C’était le numéro 120, l’article s’appelait « De l’abjection », Rivette avait 33 ans et moi 17. Je ne devais jamais avoir prononcé le mot « abjection » de ma vie. Dans son article, Rivette ne racontait pas le film, il se contentait, en une phrase, de décrire un plan. La phrase, qui se grava dans ma mémoire, disait ceci : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris ». Ainsi, un simple mouvement de caméra pouvait-il être le mouvement à ne pas faire. Celui qu’il fallait – à l’évidence - être abject pour faire. À peine eus-je lu ces lignes que je sus que leur auteur avait absolument raison. Abrupt et lumineux, le texte de Rivette me permettait de mettre des mots sur ce visage de l’abjection. Ma révolte avait trouvé des mots pour se dire. Mais il y avait plus. Il y avait que la révolte s’accompagnait d’un sentiment moins clair et sans doute moins pur : la reconnaissance soulagée d’acquérir ma première certitude de futur critique. Au fil des années, en effet, "le travelling de Kapo" fut mon dogme portatif, l’axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout débat. Avec quiconque ne ressentirait pas immédiatement l’abjection du "travelling de Kapo", je n’aurais, définitivement, rien à voir, rien à partager. Ce genre de refus était d’ailleurs dans l’air du temps. Au vu du style rageur et excédé de l’article de Rivette, je sentais que de furieux débats avaient déjà eu lieu et il me paraissait logique que le cinéma soit la caisse de résonance privilégiée de toute polémique. La guerre d’Algérie finissait qui, faute d’avoir été filmée, avait soupçonné par avance toute représentation de l’Histoire. N’importe qui semblait comprendre qu’il puisse y avoir – même et surtout au cinéma - des figures taboues, des facilités criminelles et des montages interdits. La formule célèbre de Godard voyant dans les travellings « une affaire de morale » était à mes yeux un de ces truismes sur lesquels on ne reviendrait pas. Pas moi, en tout cas. » Serge Daney, « Le travelling de Kapo », Trafic, n°4, automne 1992. Repris dans Persévérance. Entretien avec Serge Toubiana, Paris, POL, 1994, pp. 13-39.

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