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Bof Jasmine

mise en ligne : jeudi 29 mai 2014

25 février 2014

Dans Blue Jasmine, de Woody Allen, le déni, la folie, la crise financière et ses conséquences sociales, sont autant de sujets gâchés, écrasés par une réalisation explicative, qui consiste en flashbacks qui répètent ce qu’un personnage vient de dire, sorte de preuve de ce qui vient d’être avancé, sans que la scène ne soit réaliste au point de nous plonger dans ce qui se joue : rien qu’un cliché de l’instant auquel on s’attend.

Tout est en différé : quelque chose est dit par un personnage, puis cela est répété par un flashback, rien n’est montré, tout est dé-montré. Cela rend les situations invraisemblables, "on y croit pas", comme la rapidité avec laquelle Jasmine et Dwight, le pseudo-ambassadeur, s’entichent l’un de l’autre ; en contraste, l’autre histoire est bien mieux construite, celle qui commence au même moment entre Ginger et Al est plus étalée, découpée en scènes avec du temps qui passe, et les mensonges d’Al que nous ne savons pas nous rapprochent de Ginger tandis que les mensonges de Jasmine que l’on connaît ne produisent aucun effet si ce n’est une lassitude, car on sait, et la séparation vite consommée au bord d’une route tombe à plat : arrive ce qui devait arriver…

Les deux sœurs adoptives (le fait qu’elles soient adoptives, est-ce que cela apporte quelque chose ? oui, une sorte de fatalité qui leur a été inculquée, une naissance fondamentalement différente pour chacune qui leur a été présentée comme telle par leurs parents ; bon, pourquoi pas, mais est-ce si bien exploité que ça dans le film ? Est-ce vraiment utile pour le reste ? Utile en soi sans doute, en faire un film à part, autrement, pourquoi pas, mais là…), Jasmine et Ginger, se sont perdues de vue, dans deux milieux différents, à deux bouts des États-Unis, ont voit Ginger et son mari Augie qui arrivent comme deux ploucs californiens à Manhattan. Avant cela, La scène du taxi qui arrive devant l’appartement de Ginger, et de Jasmine qui y entre, suffisait à nous montrer, sans rien dire d’autre que l’image et des dialogues désinvoltes, les deux sœurs embarrassées de se revoir. La force de ce qui suffisait est alors diluée dans une surexplication, un surjeu inutile, des dialogues forcés, et le flashback de l’arrivée du couple de la côté ouest, sur la côte est…

Les flashbacks sont le moyens de nous montrer ce que Jasmine a refusé de voir, sa complicité passive. Mais les rares moments où elle est témoin d’une malversation financière, sont des scènes dont les dialogues sont maladroits, peu naturels, Jasmine dit à ses amis, en terrasse, qu’elle ne comprend pas ce que fait Hal, pendant que Hal discute, dans le salon, à bâtons rompus de sociétés écrans et autres pseudo-détails financiers. On pense alors : "ah oui vraiment elle ne voit rien alors que c’est gros comme le nez au milieu de la figure". Mais c’est la mise en scène qui est grossière.

La scène du déni dans Le parrain est autrement plus forte, plus terrible, par, et c’est un paradoxe, l’énormité du mensonge, "Is it true Michael ?" – "No." Et les capitaines qui entrent ensuite, l’appelant "Don Corleone" comme ils appellaient son père, et la porte qui se ferme ensuite : qui la ferme, Michael ou Kay ? Voilà où est la finesse de cette situation énorme : dans la mise en scène qui montre l’ambiguité, le déni, le pouvoir, sans l’expliciter.

Plus travaillé dans le temps, l’avantage des séries télé, on retrouve des situations sur ce sujet dans The Sopranos et cette réplique de la saison 4 : " Carmela, who the fuck did you think I was when you married me, huh ? You knew the deal."

Dans BJ, aucune montée en puissance d’une scène où quelque chose se brise, pas de tricotage fin, le personnage de Jasmine nous arrive, dès la première scène du film, en l’état, brisée, un peu folle, comme schizo sur la question de la richesse, aveugle sur cette question encore, sans rapport pratique au monde.

Dans Un tramway nommé Désir, bientôt la fin du film : "Are you all right lady ?" "It’s all right let’s break it up" (C’est un policier qui parle à travers la porte : "tout va bien madame ?" Puis il s’adresse à ses collègues : "Ça va aller, on peut se disperser", ou "Circulez !" ; mais en anglais cela reste "break") Et c’est là que ça casse, chez Blanche, définitivement, quand Stanley la brutalise. Dans la scène suivante, le miroir se brise, on ne sait pas ce qui se passe ensuite, on ne voit pas (pas besoin) elle n’est plus la même.

Le "truc" de la petite musique est une des nombreuses reprises de TND. Blanche Dubois a dans la tête la musique du bal et le coup de feu, Jasmine French plonge dans la scène de sa rencontre avec Hal dès que se joue Blue Moon dans un restaurant, à une soirée, ou dès qu’elle se rejoue la scène. Et alors que je n’avais pas vu TND, cette recopie sans effort dans BJ, cette absence d’originalité, l’automatisme dans la réalisation, je l’ai ressenti, quelque chose de plus n’allait pas [1].

À première vue, l’éternelle, et importante, devise "show don’t tell" semble mieux appliquée dans BJ (les flashbacks montrent le passé) que dans TND (pas de flashbacks, les personnages racontent le passé). Or, dans cette absence de flashback, dans ce qui est dit, pourtant, quelque chose est tu, il y a un secret qui rôde et ne sera jamais éclairci, c’est dit, mais ce n’est pas dit, quand BJ dans les flashback explique, montre tout, trop, après avoir, en plus, dit (avant le flashback c’est déjà dit et il arrive pour confirmer, illustrer, c’est atroce).

TND détourne de quelque chose, il y a de l’ambiguité, et BJ qui en est le "remake non-dit" (la seule "chose non-dite" : qu’il est un remake, certains critiques l’ont souligné, mais je ne l’ai vu mis en avant nulle part) est un film du souligné, pas d’ambiguité : dans la bande-annonce, dans le dossier de presse, dans ce qu’on en sait, dans la référence (quand on sait la trouver), dans les flash-backs, dans les dialogues où tout est appuyé, affiché par avance.

À quel moment un film devient-il un produit ?

Y a-t-il une paresse du réalisateur quand il plaque une anecdote (réelle, qu’on lui a raconté et qui a déclenché l’écriture de BJ, nous dit Woody Allen) sur la trame de TND ? Est-ce un concept, que de diffuser un film-à-la-WA + un remake de TND ? Ce qui est vendu sur une idée, et dont parle Serge Daney, à propos des Spielberg-Lucas, et Besson (à la sortie du Grand Bleu) :

Ils sont les auteurs du ’concept’ et ils ont les moyens de le ’produire’ (à la façon d’une preuve). Une fois que le concept est arrêté, les questions de filmage — stricto sensu — sont secondaires. Le film est gagné ou perdu d’entrée de jeu, dans la façon dont le public identifie et fait sien le concept.

Ce qui veut dire que les critiques, devenus partie prenante du processus de promotion, acceptant de réduire leurs avis et analyses à ces quelques mots qui seront scandés sur l’affiche devant le nom de leur journal, reçoivent ce film avant tout comme le "nouveau Woody Allen" et, au plaisir de déchiffrer le film dont il est le remake alors qu’on ne leur a pas dit, justifient le film plutôt que de le lire, jouent leur rôle de critiques, d’historiens du cinéma, en indiquant la parenté évidente avec TND.

BJ est donc "gagné d’entrée de jeu" (pas vraiment "d’entrée", c’est vrai mais il suffit de savoir que TND en est la trame, et cela a été dit assez vite, à croire que, finalement, c’était "vendu" avec, pour y aller avec ce concept en tête) : Woody Allen + Tramway nommé Désir, quelle belle idée ! Le génie créateur de Manhattan, Another Women, … avec Cate Blanchett en plus ? "Formidable !", "mordant", etc., jusqu’à "dresse un portrait cela d’une Amérique ceci"…

Je relève également une certaine confusion dans les critiques suivantes :

Dominique Widemann dans l’Humanité se contredit, entre le début et la fin de sa critique où il parle respectivement du début et de la fin du film, il démontre par là où le film se trompe (c’est moi qui souligne) :
"Lorsque nous rencontrons Jasmine (Cate Blanchett), c’est une femme désarticulée. D’emblée, ses vêtements élégants semblent autant de vestiges auxquels s’accrocherait la passagère d’un paquebot embarqué sur un radeau en perdition pour s’empêcher de couler" […]
"Cette femme que l’on pourrait si facilement détester pour son snobisme et son arrogance de milliardaire nous apparaît, en un tour de force continu, aussi dépossédée d’elle-même qu’il est possible."
Ce qui est donné d’emblée devient continu ? Et elle nous apparaît finalement dépossédée, alors que tout est donné "d’emblée" ?

Jean-Baptiste Morain dans les Inrocks parle avec une certaine condescendance marketing "du spectateur" (je souligne dans ce qui suit), et se situe, involontairement, dans cette idée du concept selon Daney :
"De toute évidence inspiré d’Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, qui n’a jamais fait personne se taper les cuisses de rire, Blue Jasmine commence comme une comédie." […]
"Ce qui faisait rire au début – un personnage de femme névrosée, que le spectateur identifie immédiatement comme étant le héros classique et familier d’un bon vieux film de Woody Allen – va devenir la source de notre émotion." […]
"Jamais peut-être, depuis les personnages qu’interprétaient Mia Farrow (comme par exemple dans Alice) ou Gena Rowlands (dans Une autre femme), Allen n’avait décrit un personnage féminin avec tant de cruauté."

Louis Guichard dans Télérama le souligne pourtant, parlant de Dwight, ce passage filmé par-dessus la jambe :
"Une seconde chance magique, un flirt de rêve[…] C’est le grand moment funambule du film."

Dire du passage le plus foireux du film qu’il est "funambule" dénote pour moi d’une volonté de sauver le film coûte que coûte. Il faut aimer ce film, les défauts les plus évidents deviennent des tours de force du maître.

*

Et pour le plaisir des Soprano, et pour rester proche de BJ…

Or, quelques saisons plus tôt, un exemple parmi d’autres :

Et une saison avant :

ce qui arrive à :

*

28 février 2014

Il m’arrive de me dire que c’est le privilège des séries, ce temps long, ces constructions lentes, qui laisse la place à l’élaboration complexe, ici on aperçoit même le déni de la psy de Tony Soprano, qui ne sera abordé plus frontalement que trois saisons plus tard… Mais je me souviens de Mud, de Jeff Nichols, vu l’an passé, et j’ai trouvé que le temps y passait parfaitement comme il fallait, très lentement, me suis dit que c’était possible pour un film. Plus récemment encore dans Cars, de John Lasseter et Joe Ranft qui a bénéficié pour son écriture, de… 15 scénaristes (à la manière, je suppose, des séries télé US… )

[1] Dans Pierrot le fou, de Godard, la "petite musique" est dans la tête de Raymond Devos, un monologue obsessionnel, scène sketch épique au bord de l’eau.

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