…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Kafkapédia

mise en ligne : mercredi 12 mars 2014

11 mars 2014
photo : Utopies pour tous, libre service

écrit à chaud, vite relu et peaufiné (et ajout de Breaking News), suite à un outing forcé, suite à mes pensées récurrentes de critique de Wikipédia, l’encyclopédie formidable et regrettable à la fois, qui fait appel à la doublepensée un peu comme envoyer des hommes sur la Lune et en même temps du napalm sur d’autres.

*

Dire du mal de Wikipédia, voilà bien un lieu commun de la critique d’internet. Sur l’encyclopédie libre, système paradoxal, il est bien sûr formidable d’y trouver toute sorte d’informations, de données, et il est bien sûr regrettable d’y trouver (regrettable quand c’est sans le savoir) quantité d’erreurs ou d’approximations. Et je signale que cet article est écrit principalement avec des informations trouvées sur Wikipédia, eh oui !

De ça, on sait quoi faire, après les années, l’usage particulier est né, qui n’est pas celui d’un site qui serait une source, un travail de recherche universitaire par exemple, et cette façon de lire est peu à peu devenu courante, on est prudent.

Cela ne me dérange pas, et ne devrait être dérangeant pour personne, on sait que certaines informations peuvent être trouvées là, et depuis quelques années les références sont devenues "obligatoires", on est moins prudent.

Mais comme toute chose sur Wikipédia, ça marche et ne marche pas : les références ne sont pas vraiment obligatoires. Ou alors le texte non référencé est effacé après un certain temps, et reste dans l’historique. Que se passe-t-il si une information est révélée au public, quelque chose de l’ordre de la diffamation, par exemple ? De l’atteinte à la vie privée. Cela reste dans l’historique. Cela peut même rester sur la page, je reviens là-dessus plus bas.

Il y a une utopie derrière Wikipédia, celle de la Vérité. Une utopie contemporaine, qui n’est pas nommée Vérité parce que ça fait vieux jeu, faite de légendes modernes, comme celle de la Neutralité. Il serait possible d’être neutre. Par exemple un bon journaliste serait un journaliste neutre, qui ne prend pas parti. De même pour les historiens. Mais pour les mathématiciens aussi, etc. On imagine que l’homme politique parfait se déclarera neutre. D’ailleurs il fait, il cherche à "dépasser le clivage gauche-droite", n’est-ce pas ?

Wikipédia en est toujours au point où les contributeurs doivent suivre le credo du NPOV, le Neutral Point of View, qui veut qu’il soit possible, et même indispensable, d’écrire les articles encyclopédique selon ce qui serait "un point de vue neutre".

Jimmy Wales, co-fondateur de l’encyclopédie libre, avec Larry Sanger — et là Wikipédia nous informe que c’est Larry Sanger qui eut l’idée, et que Jimmy Wales créa le site proprement dit. Larry Sanger ayant en 2006 créé un site similaire mais avec un comité de lecture. Larry Sanger est aussi à l’origine du principe de NPOV qui nous occupe ici—, JW, donc, par ailleurs libertarien convaincu, a décrit ce principe, l’un des cinq fondamentaux de WP repris ici :

Le point de vue neutre consiste à essayer de présenter les idées et les faits de façon à ce que les partisans et les détracteurs puissent s’accorder. Bien sûr, un accord à 100 % est impossible ; il y a des idéologues dans le monde qui ne donneront leur assentiment qu’à une présentation énergique de leur propre point de vue. Nous pouvons seulement rechercher un type d’écriture qui convienne à des personnes essentiellement rationnelles, qui peuvent avoir des désaccords sur des points particuliers. […] Peut-être la façon la plus facile de rendre vos écrits plus encyclopédiques est-elle d’indiquer ce que les gens croient, plutôt que ce qui est.

On admirera l’absence de neutralité du propos, qui en réalité assure que le NPOV ne peut avoir de détracteurs autre que "des idéologues dans le monde".

C’est une variation d’un des travers de nombreuses conversations de forums, c’est le "ah, au moins on est d’accord là-dessus", sorte de jumeau maléfique du Point Godwin : le Point Copain.

Les définitions de JW et LS citées sont finalement reformulées en français dans les principes fondateurs, et cela donne ceci :

de ne représenter aucun point de vue comme étant la vérité ou le meilleur point de vue […] en tenant compte de leur importance respective dans le champ des savoirs

Force est de constater que tous les points de vue possibles se retrouvent sur la même page, parfois dans le même paragraphe, même les plus farfelus, leur importance n’étant dictée que par l’écho médiatique, finalement seul et véritable contrepoids de la balance de vérité que WP met en place pour obtenir la soi-disante neutralité. Si le sujet est médiatisé ailleurs, alors WP peut en parler. Si personne n’en parle l’importance est donc faible. Si le point de vue est introuvable, c’est qu’il n’a pas d’importance, alors sa mention sera moindre qu’un autre point de vue largement répandu et facile à sourcer. Un article peut être soumis à suppression pour ces raisons.

Par "médiatisé", j’entends les médias relatifs au sujet, si nous parlons mathématiques, anthropologie — car si le problème se pose essentiellement pour la politique, l’Histoire, il se pose aussi pour la science, la société — et autres sujets non-médiatiques au sens des mass-medias, il s’agira d’un "médiatisé" relatif au champ et tel que perçut par les contributeurs, qui ne sont pas toujours spécialistes du sujets ; ou croient l’être.

Dans la définition du NPOV selon LS, on lit une subtilité à distinguer entre "neutre" et "impartial".

Au fond, il faudrait pouvoir "ne pas prendre parti". Par exemple, une méthode serait de ne définir un mouvement politique qu’à partir de ce que ce mouvement dit de lui. Ce serait une encyclopédie disons : "archiviste". Ne définir que du point de vue de ce qui est défini. Pour les partis politiques, les entreprises, cela donnerait une brochure publicitaire de plus. Pour les insectes, ce serait plus difficile, bien que l’exercice littéraire serait sans doute intéressant, écrire du point de vue du bousier, de la coccinelle, du puceron.

Comment définir autrement qu’à partir des sources externes au sujet traité ? C’est à dire de travaux de recherche, et il me semble que l’on tombe dans le travail scientifique. Or Wikipédia n’est pas un travail scientifique.

D’ailleurs Wikipédia se définit surtout négativement. "Wikipédia est une encyclopédie" est le début du premier des principes fondateurs, et signale simplement sa volonté universelle de couvrir l’ensemble "du savoir humain établi". C’est très bien, ensuite "Wikipédia n’est pas"… un journal, une compilation, une source, etc.

C’est "libre et gratuit", il ne faut pas s’attendre à des miracles et comme je disais au départ, j’accepte parfaitement ce principe, si j’en suis éclairé.

Quoi qu’il en soit, il reste bien qu’on parle de quelque part, que chacun parle de quelque part, alors comment effacer cela ? Comment atteindre la neutralité ?

Non pas pour/contre = 50/50, mais pour/contre = ce qui existe déjà par ailleurs, à la manière des sondages qui développent une tendance à voter pour ceux qui ont une chance. Ou à la manière des recommandations en ligne, "les 5 articles les plus lus" seront toujours de plus en plus lus si leur accès est facilité par la page d’accueil. L’utopie est : ne pas modifier la réalité, écrire neutre = neutraliser.

Wikipédia se définit comme un projet a-politique, c’est à dire anti-politique, c’est à dire hautement politique.

Wikipédia vise à vider les concepts de leur sens, neutraliser ce qui pourrait être pour obtenir ce qui est déjà.

C’est incontestable, et non critiquable : comment un dictionnaire pourrait vouloir modifier la réalité ? Un dictionnaire a pour but de recenser, de définir, pas de modifier ! Croyance que cela.

Wikipédia apprend à vivre sans conviction.

La confusion intellectuelle généralisée, j’ai déjà essayé de réfléchir là-dessus…

Les intellectuels collectifs disparaissent, peut-être surtout à gauche, la crise du journal Libération est une crise de l’intellectuel collectif de Libération. Cela dure depuis, sans doute, Serge July, et s’est aggravé avec Demorand. En Une de Libé, un fourre-tout : Marcella Iacub, Christine Angot, Steve Jobs, Alain Resnais (d’accord, post-Demorand) Michel Houellebecq. Sorte de navigation à vue, du scandale, de la mode, de l’auteur (il y en a eu du temps de Demorand, je n’ai pas en tête pour l’instant), du chiffre, etc.

Wikipédia est un intellectuel collectif dont la ligne éditoriale est une émanation de la structure de construction, qui est bureaucratique, devenue telle sans doute à raison pour structurer la saisie. Voilà, c’est nécessaire, comment faire autrement ? C’est inattaquable bien sûr…

C’est l’auteure concernée par la révélation de son nom réel (j’y reviens plus bas) qui l’a souligné dans un tweet : "des politiciens". Et oui, ça rappelle férocement un système politique au pouvoir, faisant œuvre de pouvoir. Une fois établi, il ne peut être contredit, et sous couvert de laisser toute liberté à chacun, il ne dit pas que ces libertés sont laissées dans le cadre pré-établi, et rien ne peut dépasser.

Wikipédia est-il le parfait reflet du capitalisme ? Mais tout aussi bien du stalinisme ? Wikipédia est-il oppressif pour la pensée ?

Un système destructeur (des connaissances) mis en branle par des résignés.

Pas si simple, car il existe des pages qui m’ont apportées, indéniablement des connaissances, la majorité des pages est construite sans doute grâce à des principes généreux.

Je vous dis que c’est inattaquable je critique d’après un cas, unique, et cela permettra peut-être une amélioration, je deviens contributeur sans m’en rendre compte ; et à côté je critique l’inattaquable neutralité… Pourtant…

Le capitalisme pourrait être résumé par :
système sain pour lui-même quand l’humanité est en crise,
il est dirigé par une classe d’individus qui captent profit et pouvoir.

Peut-être que, par analogie, pouvons-nous dire que les administrateurs (et contributeurs principaux, il y en quelques milliers seulement) de Wikipédia captent un certain profit, sous forme de pouvoir symbolique, et que le système est sain quand la pensée est en crise.

J’avais d’abord écrit "connaissance", mais "pensée" me semble plus exact.

C’est un peu le 1% contre le 99% aussi. 1% (peut-être moins même je crois, de contributeurs réguliers, fournisseurs important de contenu) des contributeurs fournissent la connaissance à 99% d’utilisateurs.

Cette analogie est-elle simplement amusante ou a-t-elle un fondement plus solide ?

Sur la question du pouvoir, le choc que ça m’a fait et pourquoi j’ai voulu parler, enfin, du NPOV, depuis le temps que ça me taraude, car j’ai relié cela à une affaire récente, liée à la même affaire moins récente, de révélation d’un pseudo.

Un jour, un troll lâche le vrai nom de quelqu’un qui travaille et publie sous pseudo. La page est corrigée, à la demande de la personne concernée. Mais trop tard, l’info est jugée fiable (les contributeurs sont par défaut de bonne foi), alors qu’elle a été fournie depuis une adresse IP qui n’aura jamais fait que cette modif sur cette page, sans citer de source (mais en 2005 le système de références était encore balbutiant). Ensuite le nom est repris par d’autres sites, sur la foi de Wikipédia, et des contributeurs utiliseront ensuite ces sites pour justifier de la présence du nom réel dans l’article puisque l’info est devenue publique ; c’est un tour complet sur soi-même.

Dans le système, ce quelqu’un sous pseudo n’a aucun pouvoir sur sa propre identité, qui peut être remise en cause, comme "non-sourcée", cf. l’affaire Philip Roth qui avait dû publier un article dans le New Yorker pour justifier d’une modification qu’il voulait faire sur l’article le concernant, à propos d’une élucubration reprise d’un autre journal. Les contributeurs refusaient de publier la requête de ce contributeur particulier, puisqu’elle émanait de quelqu’un qu’ils ne pouvaient pas vérifier être Philip Roth. Ils auraient pu vérifier, le rencontrer par exemple, mais lever le cul de sa chaise n’est pas le credo de Wikipédia, qui est de reprendre les infos et de les agglomérer, la plupart du temps, grossièrement. Ce n’est pas un métier, c’est le principe même du système.

Les administrateurs et contributeurs me disent que l’info était présente hors WP avant 2005. Les liens donnés ne me le prouvent pas. Et bien sûr, des pages ont pu changer depuis…

Je dis ça tout en utilisant régulièrement Wikipédia, car sur beaucoup d’articles, aux faits faciles à "croire", pour reprendre ce terme, c’est un outil formidable de centralisation des connaissances. Superficie de la Nouvelle-Zélande ? Pourquoi l’info serait-elle fausse ? C’est parfait.

Et cette force fait aussi sa force de nuisance.

Car l’adjectif kafkaïen s’applique parfaitement à la bureaucratie butée qui s’est mise en place au fil des années et nous donne l’épisode présent, cette source frauduleuse fabriquée sur WP, utilisée ici où elle sert de source sur WP, blanchie. Du blanchiment de troll.

Alors le pouvoir symbolique servirait à ça ? À montrer à d’autres son pouvoir sur eux ? Sur elle car le pseudo est celui d’une femme : cela a-t-il joué dans la démonstration de pouvoir ? Il faudrait pouvoir trouver d’autres cas similaires avec des hommes qui auraient été outés. J’ai vu la mention d’un autre cas aujourd’hui, une femme également.

Alors j’ai trouvé ça d’une bêtise, et d’une violence…

Bien sûr, quand il s’agit de "savoir humain", s’approprier ce savoir est indispensable, et WP est là sous son meilleur jour, quand il s’agit de présenter, résumer, expliquer, signaler, une connaissance, un événement, un mécanisme ; mais quand cette appropriation du savoir touche à l’information, c’est autre chose, et quand cette information concerne la vie d’une personne, c’est encore autre chose.

Et puis les discussions que j’ai eu avec ceux qui voulaient laisser "l’information", le nom réel de la personne, m’ont semblé en dehors de la réalité. Ils sont à considérer "l’intérêt" (supérieur sans doute) de la "communauté", "l’intégrité de l’encyclopédie", et ne considèrent ni le droit, d’une part, ni l’impact sur la personne dont c’est la page, on pourrait imaginer des impacts psychologiques, des conséquences sur la vie privée…. On ne parle pas ici des stars sur les couvertures des journaux people — et il ne faudrait parler que de ceux qui jouent de cela — pourtant un wikipédiste me dit que "cela ouvre la porte à d’autres dérives ! Certains voudront retirer d’autres infos (scandales par exemple)". Le mot "scandale" dans le cas dont il était question illustre parfaitement l’absence de jugement en jeu ici… Oh mais du jugement il y en a, c’est celui de la charte WP, le Bien selon WP.

Relisons la phrase de JW : "Peut-être la façon la plus facile de rendre vos écrits plus encyclopédiques est-elle d’indiquer ce que les gens croient, plutôt que ce qui est".

Or les faits et les croyances ne sont pas du tout la même chose. J’écris ça comme quelque chose de tellement bête et évident à dire, mais pourquoi me semble-t-il qu’il soit nécessaire de le dire ?

Il existe des méthodes pour savoir "ce qui est", c’est le quotidien des journalistes, même s’il en existe beaucoup de mauvais qui ne sortent pas de quelques rues parisiennes, disons que ce "le travail de journaliste", ou le travail d’historien, d’isoler les faits, et d’en proposer une interprétation, une lecture. La lecture, sera ce que chacun peut croire, ou non.

Donc ici le système prévaut sur l’humain.

Le capitalisme, vous dis-je.

Pouvoir symbolique… ? La plupart du temps.

Je me souviens avoir créé l’article Christian Corouge, ouvrier syndicaliste, connu principalement pour son témoignage dans Le sang des autres, le film de Bruno Muel, et son dialogue avec le sociologue Michel Pialloux. Aussitôt, la page est proposée à la suppression. Il fallait que je prouve l’intérêt de la présence de Corouge sur WP… Entendons-nous bien : ceci alors qu’il existe un article sur Massimo Gargia et un article détaillé pour chaque saison de l’émission de télévision Secret Story. Et je ne dis pas que je ne veux pas de Secret Story dans WP. Cela ne nuisait à personne, d’effacer cette page ; elle est finalement restée.

(Je rêvais même d’une page pour chacun, sa vie, sa vie simple de travail, de création, de voyage, de solitude, de vie sociale… ; commencer par Corouge et les ouvriers "historiques", puis ajouter patiemment chacun, chacune, sa vie, son quartier, une encyclopédie biographique complète, les milliards et leur histoire…)

Symbolique, mais parfois : pouvoir réel. Les administrateurs responsables du maintien de l’information, sans même respecter leurs propres critères, ne se rendent-ils pas compte de la violence qu’ils font subir à l’auteure concernée ? Les conséquences de leur geste ne les effleurent pas ? Les raisons pour lesquelles un pseudo est préféré au nom réel ne sont peut-être pas qu’artistique, mais peuvent être aussi des raisons de protection. Comment savoir… Ils pensent qu’un blog BD parmi des milliers, ou la page jamais consultée d’un site mal référencé, dans lesquels l’info est présente car reprise de WP malgré les demandes de suppression, a le même impact que le site le plus consulté, numéro un des recherches de Google ? C’est pourquoi je parle volontiers de perversité à leur égard.

*

La question du NPOV m’a toujours taraudé, je pensais a priori à la phrase de Camus dans L’Homme révolté :

En régime capitaliste, l’homme qui se dit neutre est réputé favorable, objectivement, au régime. En régime d’Empire, l’homme qui est neutre est réputé hostile, objectivement, au régime.

Aujourd’hui cette question du pouvoir m’a ouvert une nouvelle voie de réflexion.

Parce que je me disais simplement que la neutralité n’existe pas, ou n’est pas neutre mais va dans le sens du système de domination actuel, car si l’on reste neutre à son égard, cela le favorise forcément. Et que cela n’était pas si grave, c’était comme souvent : un parti était pris sans avoir conscience.

C’est plus que ça : c’est un enjeu de pouvoir.

Bien sûr, je lance ça un peu en l’air, il faudrait, plus que mes hypothèses fondées sur un seul cas précis récent, mais aussi sur d’autres discussions passées que je ne mentionne pas ici, un véritable sociologie des Wikipédistes. Y a-t-il plutôt des directeurs techniques de société d’informatique ? Plutôt des cadres dans des sociétés commerciales ? Plutôt des ouvriers du textile ? Plus d’hommes et moins de femmes ? Quels âges ?…

Le NPOV permet à n’importe qui, sans compétences, sans connaissances, d’avoir le pouvoir de dire "cela n’est pas neutre". N’importe quel petit chef peut se saisir, sans bouger de sa chaise, sans réfléchir plus avant, sans fabriquer de pensée, du NPOV et le brandir.

C’est facile de dire que quelque chose n’est pas neutre. Il suffit que ça détonne d’avec l’air du temps sans droite ni gauche, d’avec un capitalisme cool qui fonctionne pas si mal et sûrement mieux que tous les autres systèmes ; bref un discours qui soit "non politique", un "type d’écriture qui convienne à des personnes essentiellement rationnelles", c’est à dire sans opinion.

Sans le NPOV, donc avec une ligne éditoriale, le pouvoir est forcément délégué à "ceux qui savent", ou à "ceux qui proposent". Que ce soit ceux qui savent leur sujet précis, scientifique, ou ceux qui savent le sujet politique, plus global comme cela pourrait être le cas avec une "encyclopédie du peuple", on imagine une ligne éditoriale à tendance socialiste, communiste, anarchiste, anti-royaliste, anti-État, qui requiert ce que requiert un programme, donc une direction, une "ligne", bref un groupe plus restreint pour juger qu’un article est réactionnaire au lieu d’être révolutionnaire. Écrire du point de vue ouvrier, non-dominant. Ou le contraire. Mais il y a déjà un groupe restreint qui me semble juger, en cas de débordement bien sûr, de cela… Alors quelle est la ligne ?

Bref, le NPOV a l’avantage de proposer à tous du pouvoir sur les autres, les non-initiés, les occasionnels, ce qui ne savent pas encore faire neutre, parler la langue de la communauté, ce style particulier des articles, entre langue orale et rédaction, et "neutre".

Ça, c’est la façon d’entrer dans le jeu. Après, il y a des gagnants, ceux qui parviennent à obtenir plus de pouvoir, et les perdants, qui se font remettre dans le droit chemin.

Parmi les perdants, moi par exemple, mon avis compte pour rien, formulé sans la langue de bois wikipédiste, j’aurais peut-être dû parler de façon neutre ? Le même avis formulé par quelqu’un de validé, utilisateur reconnu si l’on veut, ayant plus de capital wikipédiste que moi, a été aussitôt pris en compte, et c’est tant mieux : retirer le nom réel pour ne laisser que le pseudo ; non sans que j’ai auparavant prêté allégeance à leur décision de publier le nom, sur un ton ironique mais pas vraiment, car j’étais vraiment mal que certains de mes interlocuteurs, par perversité, ait aggravé la situation dans la page des commentaires, en réaction à mes arguments, risquant de nuire à la principale concernée. Cela n’a rien sans doute rien à voir.

Parmi les gagnants, cette personne, donc, qui a pu trouver le consensus et faire finalement retirer le nom. Non pas "à la demande de l’auteure" comme le souligne un des "bureaucrates pervers" après mitraillé quantité de liens externes, mais en vertu d’un article de loi du système, en fin de compte, sorti au dernier moment par la personne du consensus ; je n’ai pas su comme je le voulais, utiliser la logique WPiste comme elle, et j’ai dérapé, n’ai pas modéré mes propos, ai douté de l’organisation.

Enfin, je crois que maintenant le calme est revenu, l’auteure a obtenu gain de cause : mais grâce à un point de règlement je le rappelle ; le système s’en sort la tête haute, et moi, qui ai eu le malheur d’intervenir dans le débat, j’ai fait mon autocritique.

Bureaucratie, vous dis-je.

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Breaking news au moment de me dire que je publie ce texte :
Un vote a bien eu lieu pour supprimer le nom (enfin, un "vote"…), mais cela ne suffit pas, il faut pénétrer encore un peu plus dans les arcanes administratives du Château, et découvrir une page qui ne m’avait pas encore été donné de voir, immense, avec des paragraphes et des point 1, point 2… tout cela fait très pro, sur les références, et la date de naissance, et les utilisations de la première fuite qui servent de source, etc. On y pontifie tranquillement, tout cela est très poli et très neutre, on y accuse aussi l’auteur d’avoir écrit son prénom (juste le prénom pourtant, et ça pourrait être n’importe quel prénom comme on dit "tu vas te faire appeler Arthur") sur une page qui n’est plus présente que dans le cache d’un outil social… Plus on creuse, plus la tombe est profonde.

Kafka, vous dis-je.

Le "vote", donc, l’un des membre a changé son vote ! Une heure après avoir été Pour le retrait du nom, il vote Contre. Comme ça. Un "vote", disais-je depuis le début entre guillemets, car de quelle légitimité se prévaloir, qui vote, pourquoi nous et pas eux, sur quoi, qui décompte les voix et quand est clos le vote… Un "vote". Un vote Neutre ?

Et j’ai voté, pour le retrait du nom bien sûr, mais j’ai voté. J’ai participé au vote, comme ça, naturellement, me suis fait embarquer, de vouloir convaincre de ce qui me semblait une évidence, à participer au système. C’est puissant.

Et pendant ce temps-là, les bureaucrates ont un "débat intéressant" sur une personne bien réelle, on l’imagine dans le box des accusés, attendant le Verdict !

Au fond, pour savoir son vrai nom, à part de faire comme les flics, je ne vois pas : demander ses papiers. Eh oui, comment être sûr autrement ? Alors attendons de voir si la police wikipédiste parviendra à extorquer ses papiers à l’auteure. Finira-t-elle par avouer ? À suivre !

Kafkapédia !

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