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Ce doute

mise en ligne : jeudi 24 avril 2014

24 avril 2014

Cette tendance journalistique à embrigader tout le monde dans une opinion, dans une vision du monde ou un sentiment, tout cela avec une candeur et une bonne conscience inaltérables — Jourde

*

Toujours ce doute, qui revient certains jours : je me demande si, sans le faire exprès, sans m’en rendre compte, je n’aurais pas tué quelqu’un.

Par erreur, par accident, enfin, surtout par inadvertance…

Je ne parle pas de penser à la mort de quelqu’un qui provoquerait sa mort, ce serait être superstitieux, voire fou, et puis cela n’a jamais fonctionné, pour l’instant : ils sont encore tous là.

Non, je parle de marcher dans la rue et de bousculer légèrement quelqu’un, lui dire pardon, et continuer mon chemin sans voir que quelques mètres, quelques rues plus loin, cette personne, toujours sous l’effet papillon de mon coup de coude involontaire, passe sous un camion.

Ou de tenir une porte à battants à quelqu’un, qui accélère alors légèrement le pas en me remerciant, et qui ensuite conserve inconsciemment ce rythme légèrement supérieur à son habitude sur quelques dizaines mètres augmentant alors d’autant son rythme cardiaque et qui, à l’arrivée à son bureau tout proche, où l’ascenseur en panne ce jour-là l’oblige à monter les sept étages à pied, va franchir la limite infime qui, sans ma politesse, l’aurait épargné de la crise cardiaque sur le lieu de travail.

Croiser le regard de quelqu’un en croyant le reconnaître, alors que pas du tout, mais l’autre ayant, sous l’effet de mon regard, l’impression, si je le connais, de me connaître, se perd aussitôt dans de vagues réminiscences d’anciens lieux où nous aurions pu nous croiser, il remonte jusqu’à son lycée, se souvient de quelqu’un, se persuade que j’étais bien ce quelqu’un et, de là, rate la rue où il devait aller, décide de manquer son rendez-vous, de ne plus se nourrir, d’en finir, ou au contraire se dit qu’il va être plus fort que ce douloureux souvenir, mais quel choc tout de même, et développe silencieusement un cancer virulent qui ne lui laissera que quatre mois à vivre.

Je me demande combien de ces victimes j’ai à mon actif. Me retourner dans la rue pour les regarder poursuivre leur marche inexorable vers la mort ne sert à rien. Tout me paraît instable, je ne vois rien venir, je dois pourtant laisser passer tout ça et continuer moi-même… vers quoi ?

Mots-clés

Pierre Jourde   mort   travail   ville   temps  
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