…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Sofia me quittait parce que j’avais des dettes. Elle me quittait parce que je ne lavais plus mon linge. Elle me quittait parce que je ne me lavais plus. Elle me quittait parce que je ne dormais plus. Elle me quittait parce qu’elle voulait réfléchir. Elle me quittait parce que son père lui avait trouvé un job. Elle me quittait parce qu’elle m’aimait. Elle me quittait parce qu’il neigeait. Elle me quittait parce qu’elle partait. Elle me quittait parce que moi. Elle me quittait parce que elle.

C’était un lundi. Ça se passait dans une gare, un aéroport, un parking ou bien un port. Elle me quittait pour réfléchir et revenir. Elle me quittait pour que je réfléchisse et reste ici. Elle me quittait pour apporter de l’argent au ménage et rembourser l’emprunt. En fait, on se quittait par amour.

Le bar, je l’avais acheté deux ans avant : « tu verras, quand on aura notre bar » je lui disais. Je lui en parlais tous les jours : « tu verras, il y aura des fauteuils gonflables et des tabourets en néons brillants, des soucoupes volantes pour le café et on fera aussi restaurant avec des plats mexicains à la sauce indienne. » Je la faisais rire comme ça et puis je lui parlais des bébés qu’ensemble on aurait, et de la maison : « tu verras quand on aura notre maison. » Mais pour l’instant, nous n’avions que le bar : éclairage du plafond sombre, musique en sourdine venant de partout, fumée impossible à chasser ; et le banquier... cet usurier. Rembourser, travailler, il fallait trop travailler. Je restais là, n’ayant comme seul but que le bar à faire tourner jour et nuit dans cette ville de province. Inciter les noctambules à boire, à mettre une pièce dans le juke-box, à manger et boire encore. Ce bar, il fallait qu’il marche. Matin midi soir nuit. Tous les jours c’était : café, croissant, sucré le thé ? Bière au sirop de fraise, diabolo citron, glacé ou sans glaçon ? Salade verte, tomates mûres, du bleu coupé en dés, pas de sauce merci. Un ballon de rouge pour le rose au cœur, un pastis, un sourire, à la santé de, levons nos verres à, un troisième pour la route, c’est ma tournée.

Ce lundi là, Sofia partait et des souvenirs d’elle me tournaient autour, dans le vide séparant mes yeux de ses mains, tous ces bouts de corps à elle qui partaient pour, qui partaient parce que, qui partaient à cause de. Elle m’en voulait sans m’en vouloir, elle s’en voulait, mais savait mieux que moi les événements qui m’avaient attiré vers le fond, le fond du bar. Donc elle partait prendre du recul, de la distance, les choses en mains. Elle marchait à reculons me faisant un signe d’adieu, un pas par seconde, elle s’en allait, puis me tourna le dos.

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