…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

2

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

<< 1

On s’était dit « à dans six mois », mais ce fut presque un an qui passa avant qu’on se retrouve un week-end à Lyon. Pendant tous ces mois, saisons et habitués toujours les mêmes, les gens de passage tous différents. Passagers de mon bar, bienvenue ! On y boit et on y mange bien. Grâce à la vieille Mama Marmite, l’irremplaçable cuisinière. A soixante-neuf ans, elle cherchait du travail, juste après la mort de son mari. Alors je l’ai embauchée, « à pas cher » comme elle disait. Je la connaissais depuis tout petit Mama Marmite, elle pleurait que son homme soit mort sans l’attendre, elle pleurait de vivre toute la journée maintenant seule chez eux « il est là, ça se voit, je ne vois que lui ». Je me suis mis à pleurer aussi, un bar c’est pas facile, la cuisine c’est ce qu’il y a de plus dur, c’est la nourriture qui fidélise le client, Sofia a pleuré aussi, le bar est donc né là dans ces larmes. Mama Marmite, ce jour-là, sentait persil, thym, vinaigre de vin, je l’aurais mangé toute crue si seulement elle avait souri, mais Mama Marmite, elle souriait jamais. Sofia ne l’aimait pas trop, parce qu’elle causait pas trop, en tout cas, pas à nous : quand elle était dans sa cuisine, elle parlait toute seule en patois, doucement, comme une prière à l’huile d’olive pour les escalopes les haricots les carottes. A travers le passe-plat, je l’entendais, je l’observais. Dans sa cuisine, je n’entrais jamais.

Quand Sofia est parti, nous n’avons pas pleuré, Mama Marmite et moi. Non, nous nous sommes tout de suite mis au travail. Lundi midi, plat du jour : bœuf bouilli au pot-au-feu. Les serveurs, les serveuses, étaient aussi volatiles que la clientèle. A l’époque, je ne savais pas qu’ils partaient à cause de moi car ils trouvaient toujours une bonne excuse. C’est vrai que j’étais souvent sur leur dos : à peine le client avait-il lu le menu dans la rue que j’engueulais déjà Julie (elle était là depuis trois mois quand Sofia est partie). Dès qu’elle soufflait un peu, je lui faisais des signes excédés même s’il n’y avait personne à servir ou desservir. Je trouvais des activités pour l’occuper : mettre un disque, changer la télévision de chaîne, chercher les six plats du jour de la semaine prochaine, refaire son chignon, se maquiller en bleu.

Trois mois plus tard, comme les autres, elle craqua. Et pendant une semaine, je fus obligé d’essayer des maladroits, des lents, des gentils, des malpolis, et après trop et trop d’essais, me décidai pour une autre Julie.

— T’as rembauché Julie ? demanda Mama Marmite.

— Mais non ! C’en est une autre.

— Ah… Et tu vas la faire craquer celle-ci ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Julie a dit qu’elle s’en sortait pas avec ses cours, ou je sais pas quoi… Finis donc ta vaisselle !

— Ne me dis pas ce que je dois faire ! cria-t-elle en envoyant l’éponge dans l’eau.

Je retournai polir le zinc. Julie rangeait les chaises à l’envers sur les tables. Il était onze heures trente, un mardi, Sofia devait dormir. Mama Marmite me lança :

— Tu devrais lui acheter un masque à celle-là, et la garder !

— Elle dit quoi ? me demanda Julie en s’approchant à pas menus.

— Rien, répondis-je. C’est qu’une marmite de ragots.

Julie repartit à ses chaises. Je ne lui trouvais aucune ressemblance avec Sofia, ni avec personne d’ailleurs, c’étaient ses gestes, sa façon d’incliner la tête, son calme, sa beauté aussi. Pour les clients, c’était important.

Sofia... Trois mois de séparation après seulement deux ans de vie commune. Je comptais les jours qu’on ne s’appelait pas au téléphone. Les jours, les semaines, parfois les heures dans les moments les plus heureux. Le soir, après le rangement, Mama Marmite et moi buvions un grog ou une infusion, nous causions un peu. Elle parlait pas beaucoup. Elle me racontait la guerre, son mari, ses enfants aux quatre coins de la France. Moi je lui racontais Sofia, l’appartement qu’un ami de son père lui louait, son boulot dans l’informatique. Une pionnière disais-je. Elle programmait des logiciels, ces trucs qui ne servent à personne et qui ne fonctionnent jamais. J’imaginais Sofia travailler dans son box, au milieu d’un openspace sympa et convivial, programmer ses logiciels, pester contre son engin, et, pour ne pas déranger ses collègues derrière les cloisons et les plantes vertes, l’insulter en chuchotant : « salaud d’ordinateur », « tu vas voir quand je t’aurai trouvé ‘caractère incorrect ligne 42’ » ; et taper de ses doigts si tendres sur ce clavier si froid. Moi aussi j’avais un PC et une imprimante : son père nous avait donné ça pour le bar. Je les utilisais juste pour faire les comptes, mettre des chiffres dans des colonnes, mais ça suffisait pour que cette machine m’ennuie, comme si ses circuits n’arrêtaient pas d’inventer de nouvelles façons de m’enrager : « conversion impossible », « types de données incompatibles » ; alors j’y allais aussi de mes « connasse de machine », « pouilleuse à bug ». Il m’arrivait de l’éteindre brutalement, mais c’était pire ensuite. Comme une conversation qu’on arrête et qu’on ne digère jamais. Sofia et moi coupions régulièrement le courant, les étincelles pétillaient, puis le noir complet. Depuis son départ le fil du téléphone par moments nous rassemblait, cette petite dose d’électricité statique qui colle le ballon au plafond. Une fois le téléphone raccroché, le ballon retombait lentement en flottant. Jusqu’au prochain appel.

Elle m’avait décrit en détail sa rue, son appartement son lit. Je m’endormais dans mon lit comme si c’était le sien, je rêvais de tiroirs caisses que je fermais pleins, je rêvais de gestes parfaits s’emparant de la monnaie, je rêvais de voix monocordes sortant du four, je rêvais de Julie prenant les chaises pour les mettre sur les tables, courbée, dressée, courbée, dressée, des Julie renversées sur toutes les tables. Après le rangement du soir, je me retrouvais seul. Je regardais partir Julie, puis Mama Marmite. Je me demandais jusqu’où suivre un désir, si un homme peut choisir son chemin. Certains soirs, je feuilletais une revue érotique jusqu’aux spasmes qui guident le sommeil, mais bien souvent c’était l’attente de la sonnerie du téléphone qui me gardait les yeux ouverts. Sonnerie, mes joues s’allument. Sofia. Je décroche le combiné, cette main de plastique qui m’est tendue, comme à chaque fois qu’elle appelle.

>> 3

Mots-clés

atelier  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi