…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Deux Bergounioux.

mise en ligne : mercredi 25 juin 2014

24 juin 2014

Dans Deux querelles, comme dans d’autres fascicules récents de Pierre Bergounioux, des généralités dominent la démonstration, parsemée de références que les seuls les initiés comprendront, il ne détaille pas, il mentionne, reste dans l’allusion, parsème son texte de "on sait".
Celui qui sait ne va rien apprendre, celui qui ne sait pas ne va rien comprendre.

Il peut aussi écrire sous forme tambours et trompettes un fait bien connu, offrant l’esquisse d’une conséquence, et puis, non, rien :

La télévision fait intrusion dans les salons-salles à manger, livre, dans l’instant, une image littérale, vivante, de ce qui se passe à l’autre bout du monde.

Nous voilà renseigné.

Ou ce genre de prose pour poètes en herbe :

Nos bibliothèques n’enferment que l’écume récente des énoncés produits par l’espèce depuis qu’en se redressant sur ses membres postérieurs elle s’est éveillée simultanément à l’outil, donc au travail, à la pensée et au langage oral. Les autres se sont évanouis.

Tout ça pour dire ça. Il oublie d’inclure les dinosaures et le big-bang pour bien faire le tour.

Plus généralement, il survole pour affirmer quelque chose de simpliste comme "la querelle franco-anglaise n’est pas enterrée", qui sonne plutôt, comme le dit Claro à propos de Le style comme expérience, comme une "intuition" que comme une réflexion qui serait prouvée par un travail de recherche qui nous serait donné : "une intuition tout entière résumée au dos du livre, et qui est que le style serait historiquement lié à l’émergence de l’esclavage."

Il écrit aussi sous forme de quizz, on lira l’extrait suivant des Deux querelles, tiré de la seconde, "L’Humanité divisée", avec la voix de Julien Lepers brandissant devant lui une carte jaune et accélérant progressivement le rythme : "Je suis…"

… un intellectuel rhénan d’origine juive [qui] se transporte à Paris, rue de Lille, avant de s’installer du côté de Maitland Park Road, dans Soho, pour tirer les conséquences des événements qui se sont produits en France et au Royaume-Uni. Ça s’intitule Das Kapital, ça remplit près de quatre mille pages et ça s’adresse aux prolétaires de tous les pays…

"brzzzz" du buzzer
— Karl Marx !
— Et je dis oui ! Je suis Karl Marx ! Bravo Jacqueline !

Il y a un autre quizz sur les Beatles ; mais en fait c’est peut-être les Sex Pistols, il n’y a pas la solution dans celui-ci, je ne sais pas si j’ai gagné :-(

Le sujet de "L’Humanité divisée", est donc donné en sous-titre : "une querelle franco-anglaise". Surgit ici le goût de Pierre Bergounioux pour les clichés régionalistes : pas une fois où je suis aller l’écouter (conférence, rencontre, dédicace…) il n’aura manqué de rappeler ses origines corréziennes, et de les comparer, de les opposer, à celles de ses interlocuteurs. Cette obsession de supporter de foot m’insupporte, c’est tout.

Les allusions, les ellipses, les devinettes, provoquent de l’énigme. Ce qui en poésie permet au lecteur de prendre plus que ce qu’il y a dans le texte, ici, dans l’essai, est réducteur, inefficace, et au pire mensonger. Le texte devient une fiction historique, puisqu’il faut croire au conte qui est ici avancé, faute d’avoir dans le texte les preuves suffisantes, rien ne nous est donné, tout est asséné, "on sait", "on sait" [1], ce qui est particulièrement grave, concernant l’Histoire. Car je peux choisir de croire ou non, à l’esclavage, à la révolution, au rapprochement fait entre Lénine et Spartacus, à la place d’Untel dans l’Histoire, et en poussant un peu, puisque tout est mis sur le même plan allusif, à l’extermination des Juifs…

Alors, cet extrait :

L’extermination de six millions de Juifs restera comme une flétrissure indélébile au front de l’humanité.

Il y a deux définitions pour flétrissure, passons sur "Altération de la fraîcheur" (on pourrait appliquer celle-ci au style de cet auteur, dont il faut lire, à n’en pas douter, les romans jusqu’aux années 90), il s’agit de : "Marque imprimée à un criminel avec un fer chaud", par extension : "Condamnation infamante infligée par un tribunal", au figuré : "Grave atteinte portée à l’honneur, à la réputation de quelqu’un."

On comprend tout d’abord que "indélébile" est redondant. Ensuite, que six millions exterminés sont… quoi ? Une atteinte à l’honneur ? Une marque au fer rouge ? Pas plus que ça ? Et puis : quelle condamnation appliquée à l’humanité ? J’ignorais. Et puis : l’humanité entière coupable ? Donc les Juifs également qui, jusqu’à preuve du contraire, font partie de l’humanité ? Cette phrase est révoltante, et quelque soit le mot "juste" qui aurait pu être choisi à la place de "flétrissure", et un autre, s’il existe, à la place de "humanité", la phrase n’en aurait pas été moins inutile, comme tout le reste de ces deux petits textes.

[1] et il ne s’agit pas du "on sait" de Pierre Michon à propos de Rimbaud, qui utilise cet outil pour distinguer de ce que les biographes ont déjà écrit et de ce que lui crée comme nouveau mythe, et comme relation, personnelle, unique, au poète, qui ne nécessite aucune démonstration, la preuve est, là, dans la phrase.

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