…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

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Le balancier de ces journées toutes identiques s’arrêta pourtant un jour.

Mama Marmite s’était assise dans la cuisine après le service du midi. Plus un bruit jusqu’à dix-sept heures, où j’ose enfin aller la déranger en lançant :

— Oh ! Mama la Souche, tu prends racine ?

J’espère qu’elle n’a pas entendu cela et qu’elle était assoupie depuis longtemps déjà. J’espère que ce n’est pas cette phrase qu’elle a emporté. J’espère qu’elle s’est endormi comme ça, simplement, sans un bruit. Nous avons fermé. Julie n’a pas rangé les chaises. Un mot sur la porte : « Deuil. Réouverture mardi. » Une semaine de procédures, son corps dans une boîte sous terre.

Je me suis mis à la cuisine. Julie s’est mise à la cuisine. J’essayais de me souvenir de ce qui passait par le passe-plat. On a perdu du temps. Du temps où j’ai repensé aux grogs et aux infusions.

Il ne restait du bar que Sofia et moi. Julie, d’après mes calculs d’alors, n’aurait pas dû resté encore bien longtemps. Mais je me trompais, car je n’en voulais plus à personne, en fait je ne parlais presque plus. A Sofia je disais « du temps, laisse-moi du temps » et auprès de Julie maintenant je m’excusais, d’un mot, d’un geste. J’avais gardé de Mama Marmite son économie de langage. Je bougeais peu. Immobile derrière le bar, je commençais à ne plus vider dans le seau caché sous l’évier les tournées que m’offraient les habitués. Un barman qui boit le bar, il faut alors penser à vendre.

Julie me laissa réduire encore quelques semaines avant de reprendre en main quelques détails. Elle commença par vider mes verres, me dit d’aller servir, à pas rester là comme une souche. A ce mot j’ai pleuré. Elle ne m’a pas vu, déjà elle était repartie.

Elle apporta des CD « branchés » pour le soir, embaucha un ami à elle qui avait un diplôme pour prendre la place de Mama Marmite. Petit à petit, après des semaines passées presque sous le bar, j’observai les modifications autour de moi, moi-même devenu serveur sous les ordres de Julie. Elle gonfla même des ballons qu’elle mit en bouquet au fond de la salle, attachés par des ficelles au robinet d’un radiateur ils flottaient jaune, violet, vert, orange, chahutés par le gros ventilateur fixé au plafond. Je me sentais comme un de ces ballons, noué chez moi et en même temps doucement bousculé. Finalement Mama Marmite avait eu tort, j’avais bien fait d’engager cette autre Julie.

Sofia, je repensai à Sofia. Sa voix lointaine, fragrances perdues, yeux désaltérés, le bout des doigts qui touche à peine, ses lèvres entrouvertes, sa peau de framboise. Je l’invitai pour qu’on se voie à Lyon le weekend du 13 octobre, trois jours de retrouvailles, mais je m’attendais plutôt à une rencontre.

Je partis le 12 au matin, j’en avais pour six heures. Je n’avais pas voyagé en train depuis longtemps, je retrouvai le bonheur du paysage qui défile... J’imaginais le train comme un reptile volant à quelques centimètres du sol, glissant entre les maisons, les bosquets, les rivières, les pâtures, immeubles, usines, croisant d’autres trains. Des villes-minute poussaient et puis disparaissaient, des vies-seconde passaient, j’aurais aimé m’y plonger. Notre vie, un train l’avait-il déjà aperçue ? Je me voyais attendre sur un quai sans extrémité, monter voiture dix-huit, retracer Sofia et moi dans un voyage instantané de trois ans. Ce train roulerait sur un pont en verre au-dessus d’un ravin de raz-de-marée, un ravin de brise légère, un ravin vertical aux effroyables jardins, il ralentirait comme pour s’arrêter. Ce pont je n’en voyais pas le bout. Au bout il y avait Sofia et moi, Sofia ou moi. Train retardé. Fallait-il prendre une correspondance ? J’aurais aimé ce jour-là prendre un train de cristal et descendre à aujourd’hui pour voir qu’il fallait sauter hors du wagon. Mais à cette époque, j’étais encore dans l’euphorie douce du bar reconstruit par Julie.

Le train arriva en fin d’après-midi. Sofia était là, sur le quai. Nous enlacer ? Non. Quelques pas, l’un vers l’autre. Mes yeux tremblent aux souvenirs charriés. Les images de ma mémoire se superposaient à Sofia devant moi. Et je ne la voyais plus, je ne voyais que son souvenir, dans mille situations vécues avant qu’elle ne parte. Je la voyais manger un croissant, ouvrir le frigo, nue dans le lit, elle sort d’une cabine téléphonique, d’un magasin, lit un journal, ses yeux me regardent, ses yeux dans le vague, elle rit, pleure, parle, écoute... Tout sur le quai s’était effacé, même Sofia. Je l’entendis me demander si ça allait. Elle me regardait inquiète, je devais être très pâle ou tout rouge. Moi, je me sentais bien, mais le train repartait et j’avais envie d’être dedans. Elle me dit quelque chose comme « je suis contente de te revoir », moi je répondis à peu près « oui, c’est bizarre ». Je me demandais si le torrent des images passées lui était venu. Je n’osai pas le lui demander. Je m’approchai d’elle, timide câlin, baiser hésitant, léger fou rire, on dit qu’on s’est manqué, que c’est bien de se retrouver. Le ballon était remonté, l’électricité statique l’attachait de nouveau au polystyrène strié du plafond.

Elle parla vite de son travail, de ses parents. Je lui racontai les nouveaux plats, les merveilles de Julie.

— Le midi, dit Sofia, je mange parfois avec Etienne, un ancien du lycée. Il travaille aussi dans l’informatique, c’est marrant hein ?

— Moi aussi des fois, au bar, je vois d’anciennes connaissances. Ils viennent deux ou trois fois, on discute un peu, et puis ils ne reviennent plus.

— Etienne travaille dans une boîte de jeux vidéos avec des passionnés, comme lui. Il m’a fait visiter, j’ai adoré ! Ils travaillent avec des illustrateurs... Ça m’a même donné envie de me remettre à l’aquarelle.

J’ignorais qu’elle savait peindre. Je m’étonnai, elle me dit qu’avant de me connaître elle faisait aussi des dessins aux crayons. Elle avait tout jeté un jour de déménagement :

— Encombrant.

Je ne trouvai rien à dire. Attendre trois ans, attendre de la retrouver ici, à Lyon, pour apprendre qu’il me manquait quelque chose d’elle, perdu dans un déménagement avant qu’on ne se connaisse, ça me laissait sans voix. Elle avait gardé cette intimité là pour elle, et quoi d’autre encore ? Qu’elle l’ait retrouvée en mon absence me rendait furieux. Qui était Etienne ? Le connaissait-elle déjà quand elle peignait ? Avait-elle fait son portrait ? J’avais une soudaine envie de le rencontrer, comme si j’allais découvrir un versant caché de Sofia. Je dis :

— C’est amusant ce que tu me racontes. Et... Tu t’es remise à peindre ?

— Ah, non ! Enfin si, mais quand Etienne a regardé, à sa tête, j’ai compris ! Il a eu beau m’encourager : poubelle !

J’étais triste envieux furieux perdu. Que pouvais-je faire ? J’avais envie de l’encourager, j’avais envie de découvrir cet autre elle, j’avais envie... Elle soupira :

— Certains jours je veux tout abandonner ici pour retourner au bar avec toi. Toi servant, moi peignant... Combien de temps encore ?

A ce rythme de remboursement, il restait dix mois. Nous étions heureux d’avoir fait la moitié du chemin. Pour fêter l’événement, nous avons dîné dans une cafétéria bon marché.

Le soir, dans l’hôtel, ne pas oser se toucher ; et puis lentement, éteignant lumière après lumière, nos mains se sont retrouvées, nos mains ont retrouvées leur chemin, des lèvres un cou, une main un sein, nos corps se sont blottis, nos corps ont retrouvés leur nid, caresses effleurées ; silence, chaleur, douceur.

Je repartis lundi 15 octobre, 7h12, gare de Lyon-Perrache. Ciel bleu magnifique. Le ballon se détachait sans bruit du plafond. Pendant le trajet, je vis défiler, derrière les vitres du train, les paysages comme des peintures, des rayures d’ardoises et de tuiles dans l’automne des dernières feuilles et du limon, des points devenant lignes puis surfaces, des touches de gris, d’orange ou de paille vieillie au-dessus des murs de briques, de crépis. Les toits, la confusion. Les toits organisaient la confusion. Il m’aurait fallu construire des milliers de toits pour organiser mon esprit plein de Sofia, de pinceaux, d’aquarelles toute blanche. J’avais envie de quitter le bar et de vivre sous le toit de Sofia. Elle travaillant, moi cuisinant.

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