…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Tautologie

mise en ligne : lundi 4 août 2014

19 juillet 2014

Je n’arrive pas à me défaire d’une drôle de discussion au sujet du travail salarié, intérim, indépendant… Avec quelqu’un animé par une vision volontariste dirait-on à la télé, être "pro-actif" comme disait mon dernier patron, rien de "politique" dans cette vision m’assure-t-on — contrairement à mes critiques, jugées hautement "idéologiques", même si je n’ai pas compris quelle "idéologie" on me reprochait — que du "pragmatique" dans la vision recruteur pro-active, me rétorque-t-on, il faut se prendre en main, pour trouver un boulot, avoir une méthode, réfléchir, se remettre en question, certes ce n’est pas facile etc. ; je comprends qu’avec un peu de bonne volonté de la part de chacun le problème de l’emploi sera réglé. Trois millions d’incapables, en somme.

Ce discours est connu, relayé, fait des Unes, des carrières, des lois, et des lois, et…

Quel plus cinglant exemple de morale bourgeoise que cet abject proverbe : "Quand on veut on peut ?" — seule la tautologie est rigoureusement exacte : "Quand on peut, on peut". Sans pouvoir, le désir peut exister mais a les ailes ligotées. Le pouvoir n’est pas à l’endroit du désir, il est dans l’autre camp, celui du désir corrompu, qui asservit l’autre.

Me suis retrouvé accusé d’idéologie, comme si c’était une insulte que de regarder les choses depuis un camp, celui de la classe ouvrière, et pas depuis l’autre. Comme le patron qui dit "mettez-vous à ma place, regardez le marché, ma situation n’est pas simple." Mais précisément, nous ne sommes pas à sa place. D’ailleurs, sa place, on veut bien la prendre, qu’il la donne, la sienne, et aussi celle du pouvoir, la république aux travailleurs, une petite constituante, histoire d’abolir quelques privilèges, façon nuit du 4 août, on remet tout ça à plat, et tout le monde à la même place, au travail.

*

Martine Sonnet, Couturière.
Publie.net, début :

Premier essayage

Samedi 2 avril 1950. Dans l’appartement de la couturière. Il y a la couturière (30 ans au premier essayage, 61 au dernier), la cliente (22 ans au premier essayage, 53 au dernier) et arrivera la voisine de la couturière (un peu plus jeune que la couturière).

LA COUTURIÈRE. Entrez, entrez, faites pas attention, je sors à peine de débarrasser mon midi, les gosses viennent de repartir. Regardez-moi ça, encore des billes sur le lino. Je leur dis, mais vous savez ce que c’est !

Enfin non, vous êtes toute jeune, Mademoiselle ou Madame ?

LA CLIENTE. Madame, encore que, c’est tout frais du mois de mars. Mais les enfants je vais pas tarder à savoir : je viens pour une robe de grossesse. C’est la boulangère qui m’a dit…

LA COUTURIÈRE. Enceinte ? Mince comme vous êtes on devinerait jamais !

LA CLIENTE. C’est pour début septembre… on a pris un peu d’avance…

LA COUTURIÈRE. Y’a pas de mal, sauf si vous n’étiez qu’à moitié décidés.

LA CLIENTE. Oh, c’était déjà solide : fiancés depuis trois ans.

LA COUTURIÈRE. Juste un heureux événement dans ce cas-là, et puis c’est la vie. Alors, votre tissu et votre modèle, que je voie…

Une popeline : vous avez eu le nez fin. Près du terme en été, même dans une robe bien ample, vous aurez chaud. Et je vous souhaite pas des jumeaux…

LA CLIENTE. Me portez pas la poisse ! Déjà que ça vient quand même avant l’heure ; on comptait économiser encore un peu.

LA COUTURIÈRE. Mais vous savez, des jumeaux, ça arrive, faut tout prévoir. Et la première fois de toutes façons, on ne sait pas combien vous allez prendre !

LA CLIENTE. Craignez rien, je fais attention. Et puis je travaille vous savez, alors bien forcée de bouger.

LA COUTURIÈRE. Vous faites quoi ?

LA CLIENTE. Mécanographe aux chèques postaux. On est tous les deux aux PTT, avec mon mari : lui le tri, moi les chèques.

LA COUTURIÈRE. Idéale la popeline, à la fin vous verrez ça tire, alors en plus si faut souffrir de la chaleur.

Sûre de vous pour le patron ? Pas de regrets ? Je coupe ?

LA CLIENTE. Allez-y. En août on sera chez les beaux-parents, au frais, à Saint-Vaast-la-Hougue, toujours de l’air je vous assure !

LA COUTURIÈRE. Le vent sur les côtes, m’en parlez-pas : je suis du Finistère ! Alors, vous, normande ?

LA CLIENTE. Mon mari. Moi, allez savoir, je viens de l’Assistance. Placée dans des fermes et je l’ai connu comme ça : c’est le neveu de mes derniers parents nourriciers.

LA COUTURIÈRE. Mon aîné, le Jeannot, quand je l’attendais, j’ai échappé aux grosses chaleurs. Arrivé fin mai. Sauf qu’on était en 40, mon mari mobilisé. Mariés en juin 39, séparés en septembre. La lune de miel, fallait en profiter.

Après, il a été fait prisonnier, il est revenu en novembre 43 et ma Françoise est née en juillet 44. Là, à la fin j’ai eu chaud. Et la fatigue je vous dis pas, un deuxième, c’est autre chose.

Mettez-vous dans le fauteuil, vous serez mieux, je finis d’assembler et je faufile.

On frappe à la porte.

Mots-clés

politique   travail   économie   philosophie  
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