…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

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A mon retour, aux yeux de Julie et du cuisinier, j’étais comme avant : calme et distant. Quelques jours passèrent avant que je me rapproche d’elle, le soir, à la cérémonie du rangement. Le cuisinier partait, Julie et moi renversions les chaises sur les tables, elle éteignait le grand ventilateur, les ballons cessaient de bouger et s’appuyaient sagement contre le mur, je préparais une infusion, nous nous asseyions, parlions. Surtout elle. Un lundi soir :

— Habiter ailleurs te ferait du bien. Je pourrais louer ton appartement. Ou alors on le transforme. Les toilettes en bas sont trop petites, trop humides. Ça ne fait pas bien. On fait des grandes toilettes luxe en haut. Je veux bien participer à l’achat du bar. On s’entend bien. J’ai des économies. Je peux investir.

A chacune de ses phrases, je murmurai « oui », à toutes ses idées : « oui ». Oui, je n’avais jamais songé à quitter le navire tout en le pilotant. Oui, de l’air me ferait du bien. Oui, des travaux pourquoi pas. Oui, de l’argent, il en faut.

Elle partit, me laissant seul dans le bar, dans l’appart, dans ma tête. Toute cette nuit là et les suivantes, ça remua car chaque soir nous en parlions. Elle me dit combien elle pouvait mettre, et ça semblait possible. Avec son argent, le bar serait payé, moi et Sofia pourrions habiter loin du centre et venir en vélo le matin. Sofia n’avait pas de vélo.

— Il ne te restera plus rien, lui dis-je.

— Ne t’inquiètes pas. Je suis contente de faire ça.

Elle n’aurait plus un rond, ne pouvais-je m’empêcher de penser. Plus un rond comme moi, comme Sofia, comme tout le monde. Mais elle disait avoir trouvé un but à sa vie. Elle disait qu’on s’entendait bien. Elle disait « des vrais amis, des vieux amis ».

Moi, ce bar à trois, il me faisait peur.

Sofia ne connaissait Julie qu’à travers nos conversations téléphoniques, et... je parlais peu. Quand je l’appelai, au début, elle ne me crut pas. Silence sur la ligne, et puis :

— Où habite-t-elle ? Depuis quand ? Est-elle mariée ? Tu connais ses amis ? D’où vient cet argent ? Tu vas louer ou acheter ? Est-elle sûre d’elle ?

Je dus la convaincre. Quand j’y repense aujourd’hui, je devais ressembler à celui qui présente sa future femme à sa mère. Je voulais tout arrêter, mais continuais avec des arguments plus forts, j’aurais pu lui mentir en m’arrangeant seul avec Julie, pas un mot à Sofia, faire de Julie la maîtresse du bar... Sofia parla encore, dit qu’elle me faisait confiance, et ça se termina par l’emménagement en décembre dans un trois pièces.

Sofia m’y a rejoint en mars. Nous nous étions revus avant, elle était venue pour la pendaison de crémaillère et le réveillon du jour de l’an. Nous avions fêté sa démission, son retour prochain, le bar payé. Ma crainte de voir Sofia jalouse, Julie effrayée, l’inverse ou je ne savais quoi, cette crainte disparut car elles se plurent beaucoup, rirent ensemble. On se dit : « ça va marcher ». Je compris les risques que Julie avait pris quand je la vis là, entre Sofia et moi. Elle nous avait donné son argent, je ne sais toujours pas pour quelle raison, et ne le saurai jamais. Qui étions-nous devenus pour elle ? Qui retrouvait-elle en nous ? Je me demandais ce que je cherchais dans ce bar, ce que je cherchais en Sofia, en Julie. Qu’avais-je été imaginer ? Comment n’avais-je pas compris plus tôt le courage de Julie ? Quel désir avait annulé mon raisonnement ?

Grâce à l’appartement, éloigné, quand j’arrivais le matin, le bar était un autre lieu. J’aimais passer du temps dans les trois nouvelles pièces. Y faire le ménage, ranger la vaisselle dans un placard puis dans un autre, ouvrir une fenêtre pour regarder, écouter. Je remplaçai les étagères métalliques de la salle à manger par d’autres, fabriquées à partir d’une palette de livraison en bois, où je classai les livres par auteur. Les étagères métalliques supportèrent les disques et les journaux, dans la chambre puis dans la pièce que j’appelai le bureau. Dans cette pièce, il y avait une planche sur deux tréteaux ; je les jetai pour leur préférer un vrai bureau avec tiroir à classeurs pour les comptes, et une place pour l’ordinateur et l’imprimante. Je revins plus tard à la disposition des livres : par genre, avant de rétablir l’ordre alphabétique. C’était mon lieu. En mars, Sofia s’installa dans ces pièces. Je la regardai toucher les meubles, considérer l’orientation d’un tapis. Elle passa son doigt sur la tranche des livres, en remarqua le classement, nota le désordre des disques. Je la soupçonnai de vouloir en bouger quelques uns. Elle réapprit sans mal le métier ; le soir, rangea les chaises avec Julie.

Son retour au bar fit ressurgir les traces d’elle qui étaient restées : une affiche qu’elle avait punaisée, telle liqueur ici et pas ailleurs, le nombre de glaçons dans le whisky. Ressurgirent aussi des traces de Mama Marmite : certaines odeurs disparues des plats, ses paroles toujours éteintes. Toutes ces traces de ma vie d’avant, d’avant quoi ? Avant les travaux à l’étage, avant mon nouveau trois pièces, avant... quand il ne fallait penser... qu’au travail... pour rembourser.

Je regardais jaune, violet, vert, orange, les ballons dans le fond de la salle. Le ventilateur les remuait. Un soir, l’un d’eux se détacha. Le vent lourd des grosses pales l’éloigna par saccades, il alla s’empêtrer entre deux spots bien chauds. Clac !

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